‹ De l'educationChapitre 25 sur 178 · IV. — l'estime et le mépris · texte numérisé non relu

IV. — l'estime et le mépris

L'estime et le mépris sont des sentiments qui ont pour objet exclusif la valeur morale de nos semblables. Ils diffèrent,' à ce titre, de la sympathie et de l'antipathie, de l'amour et de la haine. Nous tenons àl'estime, nous redoutons le mépris; de plus mille avantages mondains, quelquefois la fortune et les honneurs, résultent d'une bonne réputation ; l'ignominie, la ruine peut-être, peuvent être les conséquences d'une réputation mauvaise. C'est là une sanction puissante et efficace.

Mais il est à peine besoin d'ajouter qu'elle est, au moins dans notre état social, entièrement insuffisante, et qu'elle le sera sans doute encore pendant longtemps. Elle est souvent mal informée, et il est certains vices ou certaines actions fort blâmables, criminelles même, qui la trouvent fort indulgente. Puis, l'opinion publique fût-elle toujours éclairée et toujours honnête, que peiit-elle juger, glorifier et flétrir? Ce qu'elle peut connaître, à savoir les actes extérieurs et leurs résultats. Quant aux intentions, elles lui échappent, ou elle ne peut les connaître que par conjecture. Or, nous l'avons dit, l'intention seule donne aux actes le caractère de la moralité. D'ailleurs l'opinion publique ne saurait jamais avoir de prises véritables sur les actions qui restent ignorées au dehors du foyer domestique. Le moraliste anglais Bentham compte, il est vrai, sur la presse pour faire pénétrer la sanction de l'opinion dans

les plus basses comme dans les plus hautes sphères. Mais Bentham méconnaît ici les nécessités de l'intérêt général. Installée au sein de la vie privée, l'opinion publique deviendrait facilement de l'espionnage; il est contraire à la liberté et au maintien des relations sociales que chacun ait le droit de connaître et de juger dans tous ses détails la conduite de son voisin.

Enfin, en admettant que l'opinion publique puisse connaître et juger avec équité tous les actes qui ont un caractère moral, elle ne dispose par elle-même que de deux sanctions, le blâme et l'éloge. Mais il est des hommes dont' la perversité cynique s'inquiète assez peu du mépris. Pourvu que le code ne puisse les atteindre, ils se font de l'impudence une sorte de point d'honneur. Presque toujours ils finissent par triompher du dégoût qu'ils inspirent. Chacun est trop occupé de ses propres affaires pour persévérer longtemps dans ses sentiments à l'égard d'un malhonnête homme. Le temps efface bien des choses ; il suffit parfois de changer de ville ou de faire une absence de quelques années pour laver la réputation la plus souillée.

Page 1