VI. — LESERVAGE
Le servage fut une forme adoucie de l'esclavage, qui prit naissance dans les derniers temps de l'empire romain. Les invasions barbares obligèrent, en beaucoup d'endroits, nombre de petits propriétaires ruraux à chercher un asile auprès des puissants; ils échangeaient leur liberté contre une protection qui pouvait leur assurer la vie. D'autre part, les empereurs d'Orient, pour encourager l'agriculture, attachèrent au sol, par une série de mesures législatives, les aur ciens esclaves, devenus ainsi partie intégrante de la propriété immobilière. Au moyen âge, le serf était dit attaché à la glèbe; il était astreint à cultiver une terre déterminée, sans pouvoir la quitter jamais, et sous condition d'une redevance; on le vendait avec la terre. Le serf pouvait avoir une famille; mais dans la société féodale, sa position fut fort misérable; nulle garantie efficace ne le défendait contre les exactions du seigneur. On sait que l'affranchissement graduel des serfs fut favorisé par le mouvement qui provoqua
1. L'esclavage n'a été définitivement aboli au Brésil que le 13 mai
lli MORALE PRATIQUE.
l'émancipation des communes; les croisades y contribuèrent aussi, en obligeant les seigneurs, pour se procurer de l'argent, à vendre la liberté à leurs vassaux. Le servage avait presque entièrement disparu de la France au xviii*' siècle; néanmoins, l'abbaye de Saint- Claude, dans le Jura, avait encore des serfs sous Louis XYI ; Voltaire fit réformer en partie la coutume féodale qui autorisait l'abbé à maintenir en état de servage quiconque habitait pendant un an sur les terres de l'abbaye. Ce monstrueux abus ne fut aboli qu'à la Révolution. Jusqu'au milieu de ce siècle, le servage a continué d'exister en Russie.
Nous ne nous attarderons pas à montrer combien l'esclavage et le servage portaient atteinte à la dignité de la personne humaine. Personne n'oserait plus aujourd'hui se constituer défenseur de tels attentats. L'utilité sociale est sur ce point d'accord avec la justice; il a été prouvé par l'expérience que, même au point de vue des intérêts du maître, le travail libre est plus rémunérateur que le travail servile. Mais cette considération, tout importante qu'elle soit aux yeux de l'économie politique, ne peut être ici que secondaire; la morale prononce souverainement et sans appel que réduire un homme à l'état d'instrument, le traiter €omme une chose, est l'un des plus grands crimes qui puissent être commis contre la justice.