III. — LA MÉDISANCE
Cette même disposition assure un accueil plus favorable encore à la médisance. Celle-ci n'invente pas le mal qu'elle colporte, et d'ailleurs ce qu'elle raconte du prochain, ce sont moins des actes déshonorants, criminels que des travers, des fautes qui ne flétrissent pas. De plus, ses intentions ne sont pas toujours haineuses ; elle veut égayer, faire rire, assaisonner une conversation d'anecdotes piquantes. Aussi des âmes qui se croient charitables, que révolterait la calomnie, ne découragent pas trop la médisance; elles s'imaginent assez faire en n'y prenant pas une part active, en l'écoutant avec un silence bienveillant.
Pour n'être pas un mensonge meurtrier, la médisance n'en est pas moins dangereuse et coupable. Nous n'avons pas le droit de livrer ainsi les ridicules ou les faiblesses d'un homme en pâture à la malignité des autres; la considération dont il jouit lui appartient, et nous portons atteinte à cette propriété en diminuant, sans autre motif que le désir égoïste d'amuser les autres et de passer pour spirituels, l'estime que malgré tout il n'a pas cessé de mériter. Puis, fût-il vraiment
lU MORALE PRATIQUE.
digne de blâme, quelle qualité avons-nous pour nous ériger en justiciers? Sommes-nous tellement parfaits que nous n'ayons nous-mêmes besoin d'aucune indulgence" Et la perfection ne consisterait-elle pas précisément à pratiquer la plus large charité? Médire du prochain ne le corrigera pas ; mais par la médisance^ nous altérons la cordialité, la douceur, la sécurité des relations sociales ; nous semons la haine, les ressentiments; nous risquons parfois, sans l'avoir voulu peutêtre, d'amener des catastrophes. On ne sait jamais jusqu'où ira une médisance; elle peut, envenimée par l'envie, aller frapper en plein cœur un honnête homme, et causer des maux incalculables.
C'est médire encore que d'attirer avec complaisance l'attention sur l'infériorité intellectuelle de certaines personnes, sans autre motif que le désir secret de faire entendre combien nous leur sommes supérieurs. N'avoir ni esprit ni beaucoup de savoir n'est pas déshonorant; l'essentiel est d'être homme de bien, et d'ailleurs il est des intelligences de lourde apparence qui cachent une grande finesse. On porte atteinte à la personne humaine, même en disant d'un sot qu'il est un sot, si sa sottise est bienveillante ou inoffensive.
Le devoir n'est pas seulement de s'interdire toute médisance et toute calomnie, il est encore de les décourager à tout jamais par l'accueil qu'on leur fait. On doit par son attitude, souvent même par iin témoignage de réprobation directe, imposer silence au médisant; on doit sommer le calomniateur de prouver ce qu'il avance. Ces fléaux de la société disparaîtraient, si
chacun avait, comme il le doit, le courage de les combattre. Calomniateurs et médisants n'existent que par la faiblesse ou la complicité de ceux qui les écoutent; mais ceux-ci, qu'ils le sachent, se rendent responsables de leurs méfaits. Il en est ici comme des mauvais livres; s'ils ne trouvaient pas de lecteurs, il n'y aurait personne pour les écrire ou les publier.
On peut se demander comment ces préceptes s'accordent avec ce que nous avons dit de la sanction de l'opinion. Si l'estime et le mépris s'attachent justement aux bonnes et aux mauvaises actions, n'avons-nous pas le devoir de démasquer un malhonnête homme et de le noter publiquement d'infamie ? Et n'est-ce pas là proprement la médisance? Non; car le motif est tout autre. La médisance n'a pas pour objet l'intérêt supérieur de la vertu ; elle s'insinue sournoisement et se cache avec soin de sa victime. L'homme de bien qui croit devoir s'ériger en justicier, attaque en face celui qu'il dénonce au tribunal du mépris public, et le met en demeure de réfuter les accusations portées contre lui. Et c'est un rôle, encore, qu'on ne doit prendre qu'en tremblant, dans des circonstances exceptionnelles, quand la sécurité publique ou le sort de quelque innocent se trouvent directement intéressés.
lY. — LA DÉLATIOxX
Si l'on a connaissance d'un crime qui tombe sous le coup de la loi, on doit en informer les magistrats. Ce n'est pas là de la délation, mais l'accomplissement d'une
obligation stricte envers la société. La délation consiste à révéler, sous l'empire d'un sentiment mauvais, aux autorités chargées de les punir, des manquements peu graves et qui ne portent pas sérieusement atteinte aux droits d'autrui. La délation est surtout blâmable chez les enfants élevés en commun, au lycée ou ailleurs. Un tel a copiésaversion dans une traduction. Il a eu tort, et le professeur, s'il s'en aperçoit, le mettra justement en retenue. Mais si cette version est un devoir ordinaire, si par là le coupable n'a volé à aucun de ses camarades une récompense, une bonne place, ou un prix, celui qui le dénonce est un délateur. On juge en effet que sa conduite n'est pas conforme à cette fraternité pleine de confiance qui doit régner entre enfants vivant ensemble sur les mêmes bancs. Il pourrafaire honte au fraudeur de son indélicatesse et le livrer au témoignage de sa <;onscience; il ne devra pas le trahir. Encore moins le maître devra-t-il encourager la délation qui est toujours f indice d'une âme envieuse.