‹ De l'educationChapitre 53 sur 178 · V. — l'envie · texte numérisé non relu

V. — l'envie

L'envie est ce sentiment de tristesse que nous fait éprouver le bonheur ou la supériorité d'autrui, de joie que nous ressentons quand il est malheureux ou humilié. L'écolier délateur dont je viens de parler, n'a pas agi par amour de la justice, mais par désir devoir infliger un châtiment à son camarade. Et c'est là ce qui fait qu'il a mal agi. L'envie est de tous les mauvais sentiments le plus méprisable. L'envieux souffre de

tous les avantages qu'il ne possède pas : intelligence, richesse, rang social, succès de toutes sortes. L'envieux souffre toujours, parce qu'il trouve toujours à envier. Il ne pourrait être heureux que du malheur de tous les hommes. Et un tel bonheur serait encore pour lui la plus cruelle des souffrances, car il ne pourrait qu'être empoisonné de remords. L'envieux se ronge lui-même €t il se sent indigne de toute sympathie : son mal est trop honteux pour qu'il ose jamais l'avouer. Taciturne, solitaire, en horreur aux autres comme à sa propre conscience, l'envieux n'a pas sa place dans la société, dont sa rage voudrait la ruine; il n'a pas d'amis, les affections de famille sont trop pures pour qu'il les connaisse; il est vraiment, et dans toute la force terrible du terme, ce que la théologie chrétienne appelle un réprouvé.

* VL — l'émulation

^ L'émulation est, malgré les apparences, tout le contraire de l'envie. Elle est une tendance qui nous dispose à nous réjouir de la supériorité d'autrui, et à faire effort, en même temps, pour l'égaler et, s'il se peut, la surpasser. L'émulation est donc comme un hommage sincèrement rendu à ce qu'il y a de meilleur chez nos semblables, puisque sans chercher à les diminuer, nous ne croyons pas pouvoir donner à notre activité un plus noble but que de les prendre pour modèles. Elle est la condition de tout progrès, intellectuel, moral, social; elle élève sans cesse au dessus d'eux-mêmes individus, corporations, généra-

lions. L'envie est inerte, ou elle n'agit que pour nuire^ L'émulation est infatigable pour le mieux; elle voudrait voir les autres plus parfaits encore, afin d'avoir à monter toujours plus haut. Elle est la forme la plu& délicate du respect dû à la personne humaine. Les émules s'aiment et s'estiment; ils s'estiment parce que chacun reconnaît avec joie les qualités et les vertus de l'autre ; ils s'aiment, parce qu'on aime qui vous inspire le courage et la pensée de devenir toujours meilleur. Dans l'enfance et la jeunesse, entre camarades surtout,, elle forme de ces amitiés qui peuvent embellir toute une vie. Ceux qui, dans une classe, se disputent les premières places sont généralement unis par la plus charmante intimité ; et plus tard, même si les hasards de l'existence les ont séparés, ils se souviennent avec émotion du rival qui, d'un cœursincère,applaudissaità leurs triomphes, commeilsétaientprêtsàapplaudir aux siens.

C'est donc par une injuste défiance que certains pédagogues ont prétendu proscrire l'émulation. Ils l'ont confondue avec la jalousie et avec l'envie. Ils ont calomnié la nature humaine, surtout la nature généreuse de l'adolescent. Il faut n'avoir pas vécu dans nos lycées pour ignorer que l'émulation peut être suscitée sans qu'il y ait nécessairement péril d'éveiller avec elle aucun mauvais sentiment. Il y faut sans doute quelque prudence : c'est affaire aux maîtres et aux directeurs de la jeunesse.

L'obligation de respecter l'honneur et la réputation de nos semblables ne s'éteint pas avec leur vie. Quoi qu'on en ait dit, on doit des égards, non seulement aux

vivants mais aux morts. Outrager leur mémoire, ou mettre cruellement au grand jour leurs faiblesses, c'est violer ce qui est dû à la personne humaine, laquelle ne périt pas, avec cette lâcheté de plus, qu'ils ne sont plus là pour se défendre. Dans l'intérêt supérieur de la vérité, l'historien peut cependant mettre à nu sans scrupule et juger en toute impartialité les personnages historiques; mais s'il a le devoir d'être souvent sévère et quelquefois de flétrir, il ne doit jamais aller jusqu'à l'insulte.

RÉSUMÉ

I. — U honneur et la réputation font partie intégrante de la personnalité, et doivent être respectés au même titre.

Ces biens précieux sont attaqués principalement par la calomnie et la médisance.

II. — La calomnie invente de toutes pièces le mal dont elle charge un innocent. Elle est basse et criminelle. Les effets en sont toujours funestes.

III. — La médisance n'invente pas le mal qu'elle colporte; mais elle est également pernicieuse, même quand les intentions du médisant ne sont pas absolument malveillantes.

Non seulement il ne faut pas médire, mais il faut encore décourager la médisance par une attitude réservée, et, au besoin, par des protestations énergiques. Il n'y aurait ni calomniateurs ni médisants, si ceux-ci ne rencontraient pas de complices.

130 MORALE PUATIQUE.

Ce n'est pas médire que d'attaquer ouvertement les \ices, dans l'intérêt de la sécurité et de la moralité publique.

IV. — Dénoncer un crime aux magistrats, c'est accomplir un devoir social strict; mais révéler, sous l'empire d'un sentiment mauvais, une violation de la loi qui n'est pas sérieusement préjudiciable, c'est commettre une action basse appelée délation.

Y. — U envie est ce sentiment de tristesse que nous fait éprouver le bonheur ou la supériorité d'autrui. C'est un sentiment méprisable, qui dégrade l'homme et le rend très malheureux.

YL — On ne confondra pas l'envie avec V émulation, qui, au contraire, nous dispose à nous réjouir de la supériorité d'autrui, et à faire effort en même temps, pour l'égaler, et, s'il se peut, la surpasser. Elle est la condition de tout progrès, et la forme la plus délicate du respect dû à la personne humaine.

C'est à tort que certains pédagogues voudraient proscrire l'émulation.

Les devoirs précédemment exposés subsistent même à l'égard des morts. Outrager leur mémoire, et révéler leurs faiblesses sans nécessité, c'est encore offenser la personne humaine.

CicÉRON, Des Devoirs. (L. I, ch. vn; L. II, ch. xiii.) Beâussire, Les Principes du droit. [L. III, ch. iv.) iMarion, Leçons de morale. (Leçon 22.)

Page 1