III. — LA RECONNAISSANCE
La reconnaissance est une forme de la justice, puisqu'elle ne fait que rendre ce qui est dû. Mais elle appartient à cette justice supérieure qu'on nomme l'équité, puisqu'elle est une justice accompagnée d'amour.
La reconnaissance, pourrait-on dire, est le paiement par le cœur d'une dette de cœur. En effet, elle consiste surtout dans le sentiment. Il est bien des manières de témoigner de la reconnaissance, et quand elle peut se manifester par des actes, elle le doit. Le débiteur à qui un créancier généreux a fait remise de sa dette, devra, si celui-ci se trouve à son tour dans le besoin, lui venir en aide jusqu'à la limite de ses ressources, et toute sa conduite, sous peine d'une odieuse ingratitude, sera reconnaissante; mais l'essentiel, c'est que la reconnaissance soit en lui-même. Il faut qu'elle soit une disposition constante à aimer qui nous a voulu et fait du bien, et une résolution de saisir toutes les occasions de lui en faire. Si ces occasions ne s'offrent pas, la reconnaissance est entière, par cela seul que la disposition intérieure existe et persiste.
Puisque la reconnaissance suppose l'amour, il est clair qu'elle exclut tout calcul. Celui-là ne sera donc pas véritablement reconnaissant, qui se croira quitte envers la générosité d'autrui pour avoir rendu simple-
ment l'équivalent de ce qu'ilareru. Les anciens* disaient déjà que l'obligé doit, s'il le peut, donner, en retour, de l'excédent. En effet,, c'est l'amour qui inspire sa conduite, et l'amour répugne à peser en d'exactes balances la dose de reconnaissance et la valeur du bienfait/ Ainsi rabaissée, la reconnaissance cesserait d'être l'accomplissement d'un devoir moral ; elle ne serait plus que la probité commerciale du marchand. Mais l'équité elle-même et la bienveillance qu'elle implique, ne suffisent pas. Il faut de plus la bienfaisance, la charité.
Le créancier riche qui remet une dette à un débiteur pauvre donne l'exemple d'une générosité à' peine méritoire. La loi lui conférait le droit de réduire un honnête homme à la misère : il ne l'a pas fait, c'està-dire qu'il n'a pas fait une action moralement inauvaise. Il a fait, à vrai dire, un peu plus que s'abstenir d'une mauvaise action; il a obéi à un bon mouvement du cœur ; par là, sa conduite est moralement bonne. Mais il n'a pas cherché l'occasion d'être charitable; elle s'est offerte à lui, et il ne l'a pas repoussée. lia été, si l'on peut dire, plutôt passif qu'actif; il a, dans^une circonstance particulière, prévenu et empêché des souffrances qui se rencontraient sur sa route, il n'a pas été au-devant de ceux qui souffrent, pour découvrir et soulager leurs douleurs physiques et morales. On voit par là ce que c'est que bienfaisance et charité.