‹ De l'educationChapitre 7 sur 178 · V. — RÉPONSE AUX OBJECTIONS DES DÉTERMINISTES · texte numérisé non relu

V. — RÉPONSE AUX OBJECTIONS DES DÉTERMINISTES

Quant aux objections des déterministes, on ne peut nier qu'elles ne renferment une certaine part de vérité. L'homme n'est pas une liberté pure et parfaite, les influences extérieures et organiques agissent sur lui de mille manières; les dispositions morales qu'il tient de ses parents et de ses ancêtres, l'éducation, l'exemple peuvent orienter sa conduite selon telle ou telle direction.

Mais la liberté limitée est encore la liberté. L'homme a conscience de pouvoir combattre et vaincre ces causes infiniment nombreuses et diverses qui de toutes parts l'assiègent et sollicitent son activité libre ; cela suffit. Si ces causes étaient toutes-puissantes, verrait-on sous le même climat, dans les mêmes conditions de milieu^ de telles oppositions de caractère, de moralité, de vices et de vertus? Si l'hérédité, l'éducation ne laissaient aucune place à l'initiative par laquelle chacun de nous peut modeler son être moral comme il le veut, l'humanité de génération en génération se répéterait sans cesse ; tout progrès comme toute diversité seraient éternellement impossibles. Il en est ainsi pour les individus dans chacune des espèces animales; mais l'homme peut s'élever sans cesse à un degré de perfection supérieur, comme il peut déchoir, et cela ne peut être que l'œuvre de la liberté.

Dire que parmi les motifs le plus fort l'emporte toujours et nécessairement, c'est supposer que les motifs

ont une force par eux-mêmes et sont pour ainsi dire étrangers à l'esprit. Aussi les déterministes les ont-ils souvent comparés à des poids différents placés dans les plateaux d'une balance et faisant pencher l'un ou l'autre suivant qu'ils sont plus légers ou plus lourds. Mais cette comparaison est vicieuse. Les motifs sont dans l'âme, ils sont nous-mêmes. Ce sont des idées, des sentiments, des désirs, et rien de cela n'est en dehors de nous. De plus, ils n'ont pas une force qui leur soit inhérente et ne change pas, comme un poids exprime un certain nombre de grammes. La force des motifs est celle que nous leur donnons par l'attention, la complaisance que nous avons pour eux, et enfin par le choix que nous faisons de l'un à l'exclusion des autres. C'est en réalité le choix qui fait de tel motif le plu& fort, non le motif le plus fort qui détermine le choix. Jusqu'au moment où la décision du libre arbitre intervient, aucun motif n'est par lui-môme prépondérant. La preuve, c'est qu'on hésite, qu'on délibère; c'est que tantôt ce motif l'emporte, tantôt celui-là. Le plaisir est bien tentant : comment n'y céderai je pas ? Le devoir est bien austère : le moyen de lui sacrifier le plaisir? Pourtant le devoir triomphera, si je le veux. Alors en effet, il sera devenu le plus fort; mais il l'est après, non avant. Jusque-là, semblait-il, l'attrait du plaisir était irrésistible.

Rien, il est vrai, ne se produit sans cause, et un acte libre étant un eîfet doit avoir une cause ou des antécédents, comme tous les phénomènes de la nature. Mais cette cause, c'est précisément la liberté. — On dit que

la liberté étant admise, c'en est fait du déterminisme scientifique ; l'enchaînement rigoureux des phénomènes peut être à chaque instant rompu, et il ne sera plus possible de rien prévoir. — Mais le déterminisme peut être vrai pour le monde extérieur, sans l'être nécessairement pour le monde moral. La liberté d'ailleurs n'introduit pas le désordre dans l'univers ; elle est seule ment une force d'un caractère spécial, qui se manifeste, comme toutes les autres, par ses effets propres. Enfin la science ne peut prédire qu'à la condition que les circonstances où se produira un phénomène restent identiques. Si j'appuie le canon d'un pistolet sur ma tempe, et si je presse la détente, je me ferai sauter la cervelle, — à moins que le pistolet ne rate. La cause qui fait rater le pistolet est une circonstance nouvelle qui a empêché la prédiction de se réaliser. De même l'intervention de la liberté, sans bouleverser les lois de la nature, est une de ces circonstances perturbatrices qui peuvent rendre incertaine la prévision des événements.

Si d'ailleurs il fallait à toute force choisir entre le déterminisme scientifique et l'affirmation du libre arbitre, nous n'aurions pas à "hésiter. Le déterminisme scientifique ne s'impose pas à la raison comme une vérité évidente; c'est simplement une généralisation de ce que l'expérience a constaté jusqu'ici. La liberté, au contraire, est à la fois attestée par la conscience et exigée par la raison comme condition essentielle du devoir. Ce n'est pas un devoir de croire au déterminisme absolu de tous les phénomènes de l'univers : c'en

est un, nous l'avons dit déjà, de croire à la liberté. Donc, en résumé, aucune des objections. proposées par les déterministes n'est décisive et ne prévaut contre le témoiffnace direct de la conscience.

RÉSUMÉ

I. — Les anciens supposaient qu'une force aveugle et capricieuse, appelée Destin (en latin Fatum), décidait des actions humaines. Cette opinion, incompatible avec l'existence du libre arbitre, a donné lieu au fatalisme, aujourd'hui abandonné.

Mais on a, d'autre part, supposé que les actions humaines étaient déterminées par des lois immuables analogues à celles qui régissent le monde physique. Ce système, qui nie également la liberté, a pris le nom de déterminisme.

II. — L'homme moral est d'abord soumis à l'influence de son tempérament physique, qui est lui-même déterminé par des causes extérieures (climat, hérédité, etc.); l'homme est façonné aussi par l'éducation, par le milieu social où il vit, et ces circonstances déterminent ses actions : tel est le déterminisme externe.

Le déterminisme interne soutient que les résolutions sont déterminées par un motif prépondérant, lequel dépend à son tour de dispositions morales antérieures.

III. — Enfin le libre-arbitre ne se concilierait pas avec les attributs de Dieu. Comment l'homme pourrait-

il se décider autrement que Dieu ne l'a prévu et en dehors de sa souveraine volonté ?

lY. — Dieu étant incompréhensible, nous ne pouvons savoir s'il ne lui a pas été possible de concilier sa toute-puissance et sa prescience avec l'indépendance relative de l'homme. On ne peut, sans imprudence, mêler la théologie à la morale.

V. — Les objections déterministes renferment une part de vérité : la liberté est limitée par diverses influences. Mais la liberté limitée est encore la liberté. D'ailleurs l'homme peut combattre et modifier ces influences.

L'homme se détermine, il estvrai, par les motifs qui se présentent à son esprit ; mais ces motifs sont dans l'esprit lui-même. Ils doivent leur force à la volonté.

L'acte libre a une cause comme les autres phénomènes; celte cause est la liberté. Le déterminisme scientifique et la liberté ont leur domaine propre, et peuvent être vrais simultanément.

En résumé, aucune objection n'est décisive et ne prévaut contre le témoignage direct de la conscience.

Ouvrages à consulter :

Fouillée, La Liberté et le Déterminisme. Jules Simon, Le Devoir. (1" part. ch. ii.) Paul Janet, La Morale. (L. III, ch. vi.) EMILE BEA.USSIRE, Les Principes de la morale. (L. II, ch. i.) Renouvier, Science de la morale. (L. I", 1'^ sect., ch. m.) Marion, Leçons de morale. (2' leçon.) Fonsegrive, Essai sur le Libre arbitre. (2« part., 1. II, ch. i, II, ni, IV.)

Sommaire. — I. L'objet de la liberté. — II. Les motifs d'action. III. Caractères des motifs d'action. — IV. L'obligation morale. V. Le bien ou la perfection morale. — YI. L'idéal moral. YII. Conscience morale.

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