I. — PROFESSIONS LIBÉKALES
Outre les devoirs généraux qui s'imposent à tout homme en tant qu'il fait partie de l'humanité, d'une
[^nation, d'une famille, il en est d'autres, plus particuliers, qui résultent de la situation qu'il occupe dans la société et du rôle qu'il y remplit. Ce sont les devoirs
^jprofessionnels.
■ : L'usage a consacré l'expression de professions libérales pour désigner certaines carrières qui exigent une culture intellectuelle supérieure, et qui en môme •temps ne soumettent pas celui qui les embrasse à la
S^discipline et à la hiérarchie rigoureuses des fonctions publiques. Telles sont celles de l'avocat, du médecin, pe l'homme de lettres, de l'artiste.
Nous n'avons pas besoin de faire observer que ces lots, professions libéraleSy n'impliquent en aucune
manière que les autres professions soient indignesd'un homme libre. Le sentiment d'égalité qui, bien compris, est l'honneur des sociétés démocratiques,, répudie une interprétation aussi injurieuse. Le travail du menuisier, du maçon, du laboureur, n'est pas moins digne d'un homme libre, ni moins estimable que celui de l'avocat ou de l'écrivain. Si l'expression peut prêter à l'équivoque, aucun doute ne doit subsister sur sa véritable signification.
On croit trop souvent qu'un avocatpeut, sans le moindre scrupule, se charger de toutes les causes, même de celles qui lui apparaissent manifestement comme mauvaises. S'il est désigné d'office par l'autorité judiciaire pour assister un prévenu, il est clair que son devoir est de faire ce qui est possible en faveur de son client, mais il nousparaît incompatible avec les scrupules d'une conscience délicate de consentir pour de gros honoraires, à plaider une affaire où l'on sait pertinemment avoir contre soi le droit et la justice. Supposons que le talent de l'avocat fasse triompher un client indigne; n'est-ce pas chose déplorable-, à plusieurs points de vue^ que cette immorale victoire de l'éloquence ou de l'habileté?— Supposons au contraire que la cause mauvaise soit perdue ; il reste que l'avocat a fait tous ses efforts pour présenter comme juste ce qu'il savait injuste; qu'il a faussé en lui-même, et cherché à fausser dans l'âme des juges la rectitude de la raison et la conscience et que cette tentative lui a rapporté beaucoup d'argent. — Les anciens définissaient l'orateur: un homme de bien habile à parler; et Fénelon : un
homme qui ne se sert de la parole que pour la pensée, et de la pensée que pourla vérité etlavertu. Ces belles définitions conviennent-elles à celui qui ne voit dans la noble profession d'avocat qu'un moyen de s'enrichir? Il va sans dire que l'avocat devra s'interdire, dans ses plaidoiries, toute parole injurieuse ou calomniatrice à l'égard de la partie adverse. L'injure et la calomnie ne sont pas plus excusables devant les tribunaux qu'ailleurs, et elles discréditent et déshonorent la parole de qui les emploie.
Les devoirs du médecin sont encore plus rigoureux. Il est d'abord tenu à un secret absolu sur la nature des maladies dont la divulgation pourrait causer un préjudice à ses clients>ou à leur famille : la loi même lui en fait une obligation et le punit s'il y manque. De plus, en temps d'épidémie ou en cas de maladie contagieuse, il ne peut refuser ses soins, sous le prétexte qu'il expose sa vie. L'honneur professionnel exige qu'il ne recule pas plus devant le danger que le soldat devant la fusillade et la mitraille. Le médecin a le droit de faire payer ses services en proportion du talent et de la réputation qu'il a conquis; mais un spécialiste qui pourrait seul guérir certaines affections manquerait à la charité la plus élémentaire, en laissant privé de tout conseil, de tout secours, quiconque est incapable de donner le prix qu'il réclame. Nulle profession n'impose à ceux qui l'exercent un plus grand cœur, une plus ardente philanthropie; n'y voir que le gain est méprisable. On sait d'ailleurs que les plus illustres se sont fait gloire de mesurer le taux de leurs honoraires k la fortune des
malades et la liste est longue des médecins français, princes de la science ou simples internes d'hôpitaux, qui, sans hésitation comme sans ostentation, sont morts, victimes volontaires de leur devoir.
L'écrivain, l'artiste ont aussi des obligations professionnelles. Tout homme qui s'adresse au public par le journal ou par le livre est tenu au respect scrupuleux de la vérité et de la morale. L'influence de la presse est incalculable ; aussi n'est-ce qu'avec une sorte de tremblement qu'on devrait lui livrer sa pensée. Il faut que cette pensée ait été fortifiée par l'étude et la méditation, qu'elle soit, autant qu'il est possible, sûre d'être d'accord avec le vrai. Autrement, on doit la garder pour soi. Nous sommes partisans de toutes les libertés, et celle de la presse compte parmi les plus nécessaires; mais cette liberté môme, qui, aujourd'hui, est chez nous à peu près absolue, impose à l'écrivain des devoirs d'autant plus rigoureux qu'il n'est plus guère justiciable que de sa conscience et de l'opinion. Le littérateur, le poète, le romancier, l'artiste ne sont pas tenus de se faire prédicateurs de morale, et même une œuvre d'art est presque à coup sûr médiocre si elle n'a d'autre objet que l'édification. Ce fut l'erreur de Platon, dans sa République, de prétendre asservir entièrement l'art à la morale; celle-ci n'y gagne rien, est même compromise par cette enveloppe de fiction qui peut altérer sa dignité, et l'art y perd tout, car détourné vers un but qui n'est pas proprement le sien, il est frappé d'une langueur mortelle. Mais il ne s'ensuit pas que la littérature et Fart doivent rester étrangers à la mo-
raie. Les sentiments généreux de l'âme humaine, les grands dévouements, les caractères héroïques, la lutte de la passion contre le devoir et le triomphe douloureux de celui-ci, n'est-ce pas là de tout temps que les I plus beaux génies ont été chercher la matière de leurs plus belles œuvres? Sophocle, Shakespeare, Corneille, Racine même, encore qu'il se plaise davantage à la peinture des passions tendres, ne sont-ils pas, bien qu'ils ne se proposent pas expressément de l'être, d'admirables éducateurs de la conscience morale, d'entraînants conseillers de vertu? Et qu'est-ce qui fait la souveraine beauté de la Conscience, du Parricide, des Pauvres Gens dans la Légende des siècles, du Crucifix, dans les Premières Méditations, de l'Espoir en Dieu dans Musset, des Vierges de Raphaël, du Moïse de Michel-Ange, du Requiem de Mozart, de V Adagio de la Sonate pathétique, du trio de Guillaume Tell, sinon l'inspiration mo- I raie, religieuse, patriotique, s'exprimant en des formes d'une perfection absolue?
Par suite, nous jugerons sévèrement, au nom de la morale, et au nom de l'art même, le dramaturge, le romancier, l'artiste qui s'attachent à mettre uniquement en scène les côtés bas et honteux de la nature humaine ; nous flétrirons ceux dont l'œuvre glorifie le vice et ne peut avoir qu'une influence corruptrice. Dans une société vraiment saine, le prestige même du talent ne pourrait d'ailleurs défendre de telles œuvres contre l'indifférence et le mépris publics; la réprobation dont ^ il se sentirait frappé, l'insuccès qui serait pour lui une punition certaine, imposeraient silence à l'artiste ou
l'obligeraient à chercher un meilleur emploi de ses facultés. 11 y a là une sorte de police que les honnêtes gens devraient faire eux-mêmes et qui serait plus efficace que toutes les répressions légales ^