I. — LA PATRIE
Qu'est-ce que la patrie?
:: Elle est d'abord un certain territoire déterminé soit par des limites naturelles, soit par des conventions diplomatiques. Un Français qui est depuis longtemps à l'étranger, est heureux, quand il rentre en France, de fouler le sol de la patrie. Et si ce sol est envahi par Tennemi, tous les Français se sentent menacés et prennent les armes pour le défendre.
Mais la patrie n'est pas seulement cette portion de terre comprise entre des mers, des fleuves, des mon-
tagnes, agrandie ou rapetissée par les traités. La preuve c'est qu'à la suite d'une guerre malheureuse deux provinces sont arrachées à la France : l'Alsacien, le Lorrain ne foulent plus une terre française, et cependant la France reste et sera toujours leur vraie patrie.
A-t-on la même patrie par cela seul qu'on parle la même langue? Mais les paysans basques, alsaciens, basforetons ne parlent guère le français ; plusieurs même aie le comprennent pas. Leur cœur bat pourtant au seul nom de la France, et leur sang est prêt à couler pour« €lle.
La communauté de race, à elle seule, ne fait pas davantage la patrie. Bien des races diverses, depuis l'invasion romaine et barbare, se sont superposées, juxtaposées, confondues sur le vieux sol de la Gaule. Le Marseillais a peut-être encore du sang phocéen dans les veines, le Breton est un Celte, l'Alsacien un Germain. Tous pourtant se sentent de la même patrie. Et l'Alsacien repousse avec horreur la patrie nouvelle que lui offre l'Allemand, de même race que lui.
Le français est parlé en Belgique et dans plusieurs cantons suisses, dont les habitants sont de notre race, et ni le Belge ni le Genevois ne désirent être Français et renoncer pour la France à leur patrie. Les peuples ktins sont de même race; mais l'Italie, l'Espagne, la France, forment des nationalités très distinctes.
Ce n'est pas davantage la communauté de religion qui constitue la patrie. Catholiques, protestants, Israélites, libres penseurs sont également patriotes, également décidés à lutter jusqu'à la mort contre l'envahis-
LA PATRIE ET LE PATRIOTISME. iOi
seur, quelle que soit sa religion. La catholique Italie n'entend pas former une même patrie avec la catholique Espagne, ni le luthérien de Strasbourg accepter celle du luthérien de Berlin.
Peut-être faut-il chercher la patrie dans une confor mité de principes politiques et sociaux, dans des regrets communs et des aspirations communes. Mais, nous> l'avons vu, et, s'il le fallait, nous le verrions encore : monarchistes et républicains, partisans attardés de l'ancien régime ou rêveurs d'utopies égalitaires, tous, s'il s'agit de l'existence de la patrie, sont prêts à oublier leurs divisions, pour marcher d'un même cœur, fraternellement unis, à la frontière. Pour défendre la France, il n'y a plus que des Français.
Aucun de ces éléments pris à part ne constitue donc la patrie. Mais tous sont pour quelque chose dans l'idée qu'on s'en fait. Le Français en se battant pour elle, se bat pour le sol natal, pour sa langue, sa religion, sa race, la forme politique qu'il préfère. Mais il se bat pour autre chose encore, car tout cela, ce n'est pas toute la patrie.