II. — L'AMEDE LA PATRIE
La patrie est avant tout une personne morale qui a pris naissance, a grandi, a eu ses douleurs et ses joies, ses triomphes et ses revers, qui a une histoire, une destinée, et ne doit pas périr. On peut dire, par exemple, que la patrie française est née avec Jeanne d'Arc, parce que cette sublime fille a, la première, éveillé dans le cœur de chacun, à côté de l'amour de sa ville ou de son
village, le saint amour d'une patrie plus grande, dont il n'avait jusqu'alors qu'une vague conscience.
La patrie nous apparaît donc comme une mère aimée et vénérable, qui vit depuis des siècles, dont tout enfants on nous a raconté les gloires et la grandeur, et les épreuves aussi : nous l'avons vue agonisante sous les grandes compagnies et la main de fer des Anglais, déchirée par les guerres de religion; notre orgueil s'est gonflé de ses victoires avec Jeanne d'Arc, Condé, Turenne et Villars,de l'Amérique, affranchie par elle, des Prussiens foudroyés par le canon de Valmy. Puis nous avons de nouveau souffert, cette fois, de la voir abuser de sa force pour menacer l'indépendance des autres peuples. Puis sous nos yeux mêmes, la voilà trahie, mutilée, démembrée, et sa dernière blessure redouble notre piété filiale parce que celle-là n'est pas encore fermée. Tous ces souvenirs de l'enfance, tous ces enseignements de l'histoire, tous ces événements auxquels chacun s'est trouvé douloureusement mêlé, prennent pour nos âmes une âme, et cette âme est celle de la patrie. Nous l'enveloppons de tendresse, nous agrandissons notre vie à la mesure de la sienne, vivant avec elle dans le passé, anticipant le futur par l'espérance des destinées qui l'attendent, heureux si le sacrifice de notre existence pouvait contribuer, si peu que ce fût, à faire de l'avenir la revanche d'hier et d'aujourd'hui.
Ce qui rend l'homme vraiment grand, c'est d'être ainsi capable de dépasser les bornes de sa vie étroite, de sortir de soi-même, d'échapper à ses intérêts égoïstes. Cette capacité se réalise par la patrie. Par elle, l'homme
se sent partie d'un tout qui occupe une large place dans î'espace et le temps. En elle, il se sent pour ainsi dire immortel, car cette patrie qu'il aime recueille pour en profiter ce qu'il a de meilleur, ses pensées, ses bonnes <eu\Tes, ses exemples de vertus. Cette patrie n'est pas d'ailleurs chose abstraite et purement idéale : elle a été avant lui formée de ses ancêtres; elle sera après lui ses enfants et les enfants de ses enfants. Ainsi les sentiments les plus forts du cœur humain, les affections domestiques, l'instinct de l'immortalité, se concentrent en quelque sorte, pour trouver un objet supérieur et une vie plus intense dans l'amour de la patrie.