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III. — LE PATRIOTISME

Cet amour s'appelle le patriotisme. Dans l'antiquité, il était surtout local et fait de la haine de l'étranger. Pour l'Athénien, la patrie c'est Athènes : à peine se sent-il faiblement uni par la communauté de langue et de traditions religieuses et poétiques avec les autres Orecs. Deux ou trois fois seulement, en dix siècles d''histoire, nous voyons la Grèce se concerter pour une action collective. Quant au barbare, dont on n'entend pas la langue, dont les divinités sont sans rapport avec celles des Hellènes, il est l'ennemi, et la nature l'a destiné à l'esclavage. Aristote recommande à Alexandre d'agir avec les Grecs comme avec des hommes, de traiter les barbares comme des animaux ou des plantes.

Le patriotisme romain est également étroit, également haineux, du moins à l'origine. L'extension de la

-m MORALE PRATIQUE.

conquête romaine, l'influence de certaines écoles philosophiques, principalement du stoïcisme, firent cependant tomber peu à peu les barrières. On en vint à comprendre qu'une communauté de nature et de raison établit entre tous les hommes une sorte de fraternité. Mais on alla tout de suite à l'excès. On ne se contenta pas d'éiarc-ir et d'adoucir l'ancien patriotisme, tyrannique, impitoyable, toujours armé en guerre. On déclara que le sage est citoyen du monde, qu'il ne reconnaît pour compatriotes que les gens de bien. Les vertus civiques, n'ayant plus d'objet, s'affaiblirent et disparurent. D'ailleurs, dans l'immense empire des Césars, un homme, paré du vain titre de citoyen romain, n'avait plus, en réalité, de patrie.

Le patriotisme moderne n'est pas exclusivement fait de haine pour l'étranger; il ne méconnaît pas non plus les limites nécessaires des nations. La patrie moderne est assez large, assez libérale pour que toutes les facultés, toutes les affections de l'homme puissent s'y déployer sans contrainte. Elle a d'autres ambitions, d'autres raisons d'exister que la guerre et la conquête. Elle est heureuse quand elle peut vivre en paix avec les patries voisines; elle les convie fraternellement à l'œuvre commune de la civilisation et du progrès. Un homme peut aujourd'hui aimer sa patrie de tout son cœur, remplir envers elle tous ses devoirs, sans pour cela détester le^ autres peuples et souhaiter ou préparer leur ruine. Sans se perdre dans l'amour du genre humain, le patriotisme moderne n'en est pas nécessairement la négation.

LA PATRIE ET LE PATRIOTISME. m"i

Il faut pourtant savoir haïr, d'une haine qui se mesure à l'amour même dont la patrie doit être l'objet, l'ennemi envieux, impitoyable, qui non content d'avoir abusé sans générosité du droit de la victoire, est toujours à l'affût d'une occasion pour porter le dernier coup à sa victime. On ne comprendrait pas que la haine persistât plus vivace chez le victorieux et qu'il n'y eût chez le vaincu que pardon et oubli : un homme doit pardonner et oublier les offenses qui lui sont personnelles, non celles qui ont flétri et mutilé sa mère, et la mère ici, c'est la patrie. D'ailleurs, il ne s'agit pas de haïr tels hommes déterminés, qui peuvent être, comme individus, inoffensifs et bons; il s'agit de haïr une injustice incarnée et comme personnifiée dans la politique et le gouvernement d'un peuple. Il s'agit de haïr rinjustice passée, et l'injustice qui menace encore, et si pour venger Tune et prévenir l'autre, la haine est une force, épurée et sanctifiée comme nous venons de le dire, la haine est un devoir.

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