IV. — LE COSMOPOLITISME
Quelques-uns cependant, renouvelant une doctrine chère au stoïcisme antique, rêvent de nos jours l'effacement de toutes les frontières et l'abolition de toutes les patries. C'est un vœu impie et irréalisable. Il est irréalisable, parce que la distinction des nationalités répond à une nécessité permanente de l'histoire. Chaque peuple a son rôle déterminé dans l'œuvre du progrès humain, comme dans un corps vivant, chaque
organe a sa fonction. La Fiance, par exemple, semble avoir pour mission providentielle d'être l'apôtre, le soldat de la justice et du droit. Le jour où, par impossible, toutes les nations seraient confondues, la tâche que poursuit chacune ne serait plus faite par personne; ce seraient l'affaissement, la stagnation, l'indifférence universelles, comme aux dernières années de l'empire romain. — Le vœu est de plus impie. Arracher des cœurs l'amour de la patrie, c'est les dégrader, les mutiler, détruire ce qu'il y a de plus noble en eux, une force qui rend capable de dévouement.
On y prétend substituer l'amour de l'humanité. Mais l'humanité est chose bien vaste et bien vague. Aimer l'humanité est bien souvent un prétexte commode n'aimer rien. L'amour n'est vivant et efficace qu'à la condition de pouvoir circonscrire et embrasser son objet. Une patrie, cela se comprend; c'est une contrée, une race, une langue, une histoire, bien plus une personne morale déterminées. Mais l'humanité! c'est le sauvage de l'âge de pierre, comme le Parisien du xix^ siècle; c'est l'Esquimau du Groenland aussi bien que le Nègre de Tombouctou, et c'est encore le Nègre et l'Esquimau de l'avenir. Où veut-on que l'amour se prenne dans cet amalgame disparate qui remplit tant de siècles et couvre la surface de tous les continents ? D'ailleurs dans ce qu'il a de légitime, d'élevé et de fécond, l'amour de l'humanité se concilie fort bien avec celui de la patrie. La nation moderne est assez grande pour qu'on y puisse être philanthrope tout à son aise. L'homme reste enfin pour nous un semblable,
un frère, envers qui, comme homme, nous avons des devoirs de justice et de bienfaisance : ce n'est pas une raison pour tarir toute une source de devoirs également sacrés, les devoirs civiques, et pour étouffer dans l'homme le citoyen.
Nous repoussons donc ce comiopolitisme énervant, au fond égoïste, pour qui la patrie est un préjugé étroit et suranné. Nous tenons à être Français d'abord et avant tout. Nous gardons notre patrie, et elle est assez vaste pour nos cœurs; nous ne sommes pas tentés de Téchanger contre la grande patrie du genre humain.
La patrie a un symbole, sacré comme elle, c'est le drapeau. Ceux-là seuls qui ont vécu longtemps à l'étranger savent ce que la vue de ce morceau d'étoffe peut provoquer d'émotions dans l'âme d'un bon citoyen. Le drapeau, c'est vraiment la patrie, armée pour la protection de tous ses fils, les conviant tous à sa défense. Quand le drapeau flotte sur un régiment au milieu des fanfares guerrières, il faut être un lâche pour ne pas se sentir prêt à verser tout son sang autour de lui.
RÉSUMÉ
L — La communauté de territoire, de langue, de race, de religion, sont des éléments qui entrent dans ridée de patrie; mais aucun, pris à part, ne constitue la patrie.