II. — LES MOTIFS D ACTION
Quel est l'objet de la liberté?
Par une journée brûlante d'«été, un enfant, après une longue course, tout en sueur et dévoré de soif, boit avidement deux ou trois verres d'eau glacée. Il a cédé à l'attrait d'un plaisir immédiat; le but de son action est ici le plaisir, et le plaisir seul.
Plus prudent, il sait qu'en agissant ainsi il risque de se rendre gravement malade et s'abstient. S'abstenir c'est encore vouloir : c'est vouloir ne pas faire une chose à laquelle on est sollicité. Que se propose-t-il en s'abstenant ainsi, en prenant la résolution de ne pas apaiser sa soif tout de suite? Ce n'est plus, comme tout à l'heure le plaisir immédiat, puisqu'il veut, au contraire, endurer pour quelque temps une souffrance. Mais il a calculé que ce plaisir d'un moment pourrait être suivi d'un mal prolongé et dangereux, la fluxion de poitrine; il a compris qu'il était de son intérêt de ne pas céder à la tentation présente, car il est fort utile de se maintenir en bonne santé et fort nuisible d'être malade. L'objet de la volonté est donc ici différent : ce n'est plus le plaisir, c'est l'intérêt bien 4'ntendu.
Essayons de nous représenter ce qui se passe dans l'âme du chevalier d'Assas (les exemples les plus connus sont les meilleurs) au moment où, s'il donne l'alarme, vingt baïonnettes vont faire de lui un cadavre.
Il est jeune et plein de vie; son intérêt est de ne pas mourir et de se rendre silencieusement prisonnier. Mais le devoir est, s'il le faut, de se sacrifier pour son pays. Il le sait, nous le savons tous. Dans le court instant que dure cette scène, ces deux objets, l'intérêt si pressant de ne pas mourir, le devoir du citoyen et du soldat, s'offrent vivement à lui; a-t-il hésité ? Peut-être; mais si peu ! Son parti est bien vite pris : il veut et fait le devoir. « A moi d'Auvergne ! ce sont les ennemis ! » Il sauve l'armée et meurt.
Dira-t-on que c'est d'instinct, sans réflexion, sans y penser, sans une résolution délibérée, qu'il pousse son cri héroïque? Mais pour en arriver à ces explosions soudaines de dévouement, il faut qu'une âme se soit dès longtemps fLiçonnée à l'habitude du devoir; on n'atteint pas à la sublimité morale du premier coup. Il est possible, d'ailleurs, que dans ces instants dramatiques, l'âme prenne une conscience plus lumineuse d'ellemême, que l'intelligence surexcitée aperçoive d'un seul regard, avec une clarté supérieure, la valeur des objets entre lesquels il faut choisir, et que, pour avoir duré moins d'une seconde, la délibération ait été aussi réfléchie, que si elle s'était prolongée pendant des heures et des jours.
Dira-t-on que d'Assas s'est proposé d'assurer à son nom l'immortalité? Mais quelle certitude avait-il que son souvenir serait recueilli par l'histoire? Combien sont morts pour leur pays qu'elle a toujours ignorés? Puis, sacrifier sa vie pour assurer sa mémoire ce n'est plus là proprement un calcul intéressé. Les grandes
âmes seules en sont capables, les grandes âmes, c'està-dire celles qui se sont fait du dévouement, du sacrifice comme une seconde nature.
Ainsi trois objets principaux peuvent solliciter la volonté : le plaisir, l'intérêt, le devoir, ou encore l'agréable, l'utile, l'honnête.