II. — RESPECT DE LA LOI
Il ne suffit pas d'obéir à la lettre de la loi; on doit encore se conformer à son esprit. De même, un mauvais citoyen peut seul se prévaloir du silence ou de l'obscurité de la loi pour faire ce que réprouve une conscience honnête. Tourner la loi, comme on dit, c'est réellement la violer, avec cette aggravation, qu'à la désobéissance se joint alors l'hypocrisie.
C'est un principe de jurisprudence que nul n'est censé ignorer la loi. En fait, cependant, beaucoup l'ignorent, et risquent de lui désobéir sans le savoir. Il est certain qu'alors ils ne sont pas moralement coupables; mais ils doivent néanmoins se soumettre de bonne grâce à la peine encourue, car il importe à l'ordre public qu'on ne puisse arguer de son ignorance pour s'excuser d'une violation, fût-elle involontaire. En ce cas, il est vrai, les tribunaux punissent rarement en toute rigueur. De là se dégage un nouveau devoir, celui d'acquérir une connaissance suffisamment complète des lois de son pays, la connaissance au moins des lois auxquelles on est le plus exposé I à manquer. C'est d'ailleurs un hommage de plus rendu à la majesté de la loi que de s'informer le plus exac- ^tement possible des prescriptions qu'elle impose.
Un bon citoyen ne se contentera pas de respecter la loi; il s'efforcera d'en inspirer le respect par ses paroles et toute sa conduite. On est trop porté à médire et se plaindre d'une législation souvent minutieuse et gênante; on se laisse facilement aller à dire que les lois sont mal faites, qu'il serait bien aisé de les rendre meilleures; on improvise à la légère des plans de réformes qui bouleversent tout de fond en comble. Ce discrédit étourdiment jeté sur ce qui doit régler souverainement la conduite de chacun est funeste ; il risque d'affaiblir dans les âmes l'autorité morale de la loi. On est bien près de désobéir sans scrupule à ce qu'intérieurement on condamne. Ces condamnations sommaires sont-elles d'ailleurs justifiées? Rien d'humain n'est parfait sans doute, et une société dont les loisne se transformeraient pas s'immobiliserait dans une stagnation mortelle; mais le défaut de stabilité ne serait pas un moindre péril. Les lois doivent être tenues pour bonnes et respectées comme telles tant qu'il n'est pas absolument démontré qu'elles sont mauvaises. Elles ont besoin du prestige qui s'attache à tout ce qui dure longtemps. Une apparence d'indestructibilité les fait prendre pour expressions de la vérité même, et par là elles conquièrent sur les âmes cette autorité morale qu'on est bien obligé de reconnaître à celle-ci et qui est plus efficace que la contrainte.