CHAPITRE DEUXIEME
Physionomie morale des écoles primaires dans l’Allemagne du Nord.
Le 2 septembre 1848 s’ouvrait, au sein de l’assemblée de Francfort, une discussion solennelle sur la question de l’enseignement. Par l’organe de M. Paur (de Neisse), le Comité des écoles formula les doctrines qu’il proposait au parlement de rédiger en articles du projet de constitution, et devant les représentants de l’Allemagne tout entière, le rapporteur lit entendre ces paroles 1 :
« Si vous voulez assurer définitivement les droits fondamentaux et les libertés du peuple allemand, ne craignez pas de vous exprimer franchement sur l’organisation des écoles... Les uns veulent par l’instruction primaire soumettre les esprits à une loi morale qui régisse la vie, et prétendent former la jeunesse pour l 'Église; les autres n’entendent point enchaîner les jeunes gens par des formules dogmatiques, mais ils veulent les former pour l’État. Il faut repousser également ces prétentions; car les écoles ne doivent point former l’homme. La tâche de l’école est tout autre, c’est de développer l’esprit au sein d’une indépendance absolue. Ce but n’est point déterminé d’avance, et il ne faut point poser de limites; ce but est infini; toutes les idées de notre époque, quelles qu’elles soient, sont bonnes pour l’atteindre. Il faut seulement donner un libre essor à cette source de vie que l’homme sent palpiter dans son être... Non, l’école ne doit point se proposer
1. Les discours prononcés dans cette discussion ont été recueillis par M. Reyntiens; 1849.
rBEMIÈRE PARTIE.
de dresser la jeunesse pour l'Église; la jeunesse ne doit pas être dressée du tout. »
Telle était la doctrine qui, il y a six années, était officiellement présentée à la sanction du parlement national allemand ; et cette doctrine n’était point le rêve isolé d’un utopiste transformé tout à coup en législateur : elle était la pensée même du comité spécialement institué par les représentants de tous les États de la confédération germanique.
Nous voici loin de la période dont tout à l’heure nous esquissions l'Iiistoire; et cette pensée, on va le voir, n’était elle-même que l’expression des faits.
Je visitais une petite ville de Hanovre : au sortir de l’église, où j’avais admiré un bas-relief de la renaissance allemande, j’aperçus une école ; j’y entrai. Le maître était intelligent, instruit et d’esprit alerte. A l’ardeur qui le poussait, par les faux-fuyants de la conversation , sur le terrain de la religion et de la politique, mon homme semblait heureux de pouvoir, en toute liberté, desserrer le frein qui maîtrisait sa langue. Moi, d’exciter sa verve et de le piquer au jeu. De bien en mieux, il me fit la profession de foi qui suit : « Je respecte le Christ, mais je le laisse à sa place; quant à Dieu, je dis ù mes élèves ce que nous a dit Goethe :
Wer darf ihn nennen,
Und wer bekennen :
Ich glaub an ihn?
Wer sich unterwinden Zu sagen : Ich glaub’ ihn nicht 1 ?
— Votre orthodoxie n’est point farouche, lui dis-je. — Non,
1. « Qui peut le nommer, et confesser : Je crois en lui? Mais qui est assez audacieux pour dire : Je ne crois pas en lui? • — On sait que cette singulière profession de foi se trouve dans la bouche de Faust, 1 re partie, scène du jardin de Marthe.
et c'est l'orthodoxie de nos écoles; car chez nous, protestants, l’instruction religieuse n’est pas, comme chez les catholiques, soumise à la direction quotidienne et tracassière du pasteur : nous la donnons en pleine liberté (ganz fret). Du reste, je vais à l’église, car je suis Ktister (sacristain); mais ces fonctions me chargent peu : deux heures le dimanche, une heure dans la semaine, et tout est dit. Bref, j’ai lu Strauss et quelque chose de Feuerbach, et je suis de la religion du pasteur Uhlich 1 2 . Quant aux autorités {die Obrigkeit), je suis vis-à-vis d’elles ce qu’il faut être en un moment où l’on va prendre un piéliste pour diriger l’École normale ( Schullehrer-Seminar ) de Hanovre. Il y a des phases d’orthodoxie, mais patience ! mes confrères le savent comme moi, tout ceci n’est qu’une transition {Durchgang)\ *
Où retrouver les traits de ces maîtres cC école ( Schidmeister ) sortis des mains de Spener, de Francke ou de Kindermann?
Je veux citer un autre fait : En Saxe prussienne* j’entre un matin dans une école. Le maître faisait une lecture à haute voix, et les commentaires, à en juger par le silence de la classe, subjuguaient l'attention des enfants. A la vue d’un étranger, la lecture est suspendue. Puis, comme je priais le maître de continuer l’exercice, il donne ordre aux élèves de prendre le livre ouvert devant eux : c’était un catéchisme.
Là n’était point ce que je cherchais. Le morceau interrompu soudain, quel était-il? La leçon finie, j’entre en pourparler avec le maître. Lui d’éluder, car il était diplomate. Pourtant, après maintes paroles, ma qualité d’étranger aidant, la crainte s’évanouit, et l’instituteur, de cet air de supériorité qui, chez
1. M. Uhlich est, depuis 1845, l’un des deux pasteurs de la libre commune do Magdebourg, et le chef des amis protestants. (V. le ch. Il de la 2 e partie.)
2. On comprendra les motifs de réserve qui m'interdisent de donner ici une indication plus précise.
un pédagogue, s'appelle d’un autre nom, me présente la brochure désirée.
C’était une revue périodique : Nouvelle Réforme pour la conquête delà religion de l'humanité *. « Je leur lisais ce fragment, me dit-il, en m'indiquant la page; je corrige avec cela l’orthodoxie du catéchisme; c’est de Wicislenus, pasteur à Halle. » — Plus tard, à Magdebourg, je me procurai la livraison dont il s’agit ; et voici l’homélie religieuse et politique administrée par un maître aux enfants de son école, comme préservatif contre le piétisme, en manière de contre-poison. Par lui-même, on va le voir, ce morceau ne contient rien de neuf; mais, comme leçon d’école, à coup sûr il a son prix.
« On se pose cette question dans le peuple éclairé ( beim aufgeklSrten Volke) : Comment la foi et l'Église peuvent-elles se maintenir au milieu des lumières et du développement de ce siècle? Le terrain manque sous leurs pas. C’est un curieux spectacle de voir un édifice rester debout en dépit de la civilisation et de l’effort des années, alors que ses fondements reposent sur un sol depuis longtemps rainé. Quatre puissances peuvent aujourd’hui le soutenir : partout en Europe, l’État tend la main à l’Église. L’ancienne autorité politique s’appuie elle-même sur l’autorité de la foi, et la première sait qu’elle doit tomber avec la seconde. Ainsi s’explique la marche sympathique de l’État vers l’Église. L’Église elle-même est devenue un établissement de l’État, spécialement l’Église protestante. C’en serait fait d’elle en peu d’années, si l’État retirait sa main .
« Un second appui pour l’Église est la possession des monuments, des fondations, des capitaux. Que les paroisses soient une fois réduites à pourvoir aux frais du culte, à élever les
1. S eue. Reform, zur Fcerderung der Religion (1er ilenschlichkeit , von Wicislenus.
églises, à solder les pasteurs au moyen de subsides volontaires, et l’on verra !
«Un troisième soutien, c’est la routine; des usages se transmettent depuis des siècles : ainsi de la foi. Les pères et les grands-pères l’ont eue ; nous-mêmes nous la recevons dans la jeunesse ; on la garde par la même raison qu’il est ennuyeux de changer d’habit.
« Enfin le dogme a pour lui l’imagination et le sentiment. L'imagination se nourrit à son gré de la Bible et des mystères; elle n’a pas à chercher loin, et il lui en coûte peu d’efforts. Pour les esprits faibles, il est bon de compter sur un être qui prend soin de cette vie et d’une seconde vie après elle , qui gouverne tout pour le mieux, dispense le bien, détourne le mal ; il est doux pour les intelligences bornées de s’appuyer sur cet être, de protéger son existence factice par l’illusion de la foi contre les démonstrations de la réalité ; il est commode enfin pour les esprits timides de faire résoudre par un autre, par un Christ, par un Fils de Dieu, le problème de la vie morale ( die siilliche Aufgabe durch einen Andern, einen Chrisius , einen Gottessohn lôsen zu lassen), de jouir des avantages de cette situation par la foi et les pratiques d'un culte, et de confier tout cet échafaudage à la main d’un prêtre. »
Que dit-on de ce sermon d’un pasteur commenté par un maitre d’école? Qu’on ne perde pas de vue ce morceau : il révèle toute une situation.
« Beaucoup de vos confrères sont-ils dans ces idées, demandai-je à l’instituteur? — Monsieur, par le temps qui court, on met ses idées dans sa poche, et l’on n’en fait pas montre ; mais intérieurement, maîtres d’école et pasteurs, nous sommes tous Lichtsjrtunden (amis de la lumière). » Tous est de trop, et l’instituteur se vantail; mais son exagération, après tout, n’était pas loin de la vérité. La vérité, la voici :
D’abord, il faut, sous le rapport pédagogique comme au point de vue religieux, partager l’Allemagne en deux zones, la zone catholique et la zone protestante. Dans les pays catholiques, d'après nos propres investigations comme d’après le témoignage des chefs politiques et religieux du protestantisme , témoignage dont j’ai constaté la remarquable unanimité à Hanovre, à Cassel, à Weymar, à Iéna, à Halle, à Berlin, à Breslau et à Dresde, comme à Munich et à Stuttgard, la porte de l’école aussi bien que celle de l’église est fermée au scepticisme ; ni dans les provinces rhénanes de Prusse, ni dans la Westphalie, pas plus que dans la Silésie , la Bavière ou l’Autriche, les spéculations maladives de l’hégélianisme n’ont pénétré dans l’enseignement populaire pour en vicier la source et en briser le ressort. Un principe unique, par conséquent fort; nettement formulé, par conséquent efficace, y préside à la direction de l’école. Généralement l’instituteur y travaille, je dirai plus loin dans quelles conditions‘, sous les yeux d’une autorité civile et d’une autorité religieuse étroitement unies dans une pensée commune d’éducation : car si l’instituteur y est l’homme de l’église, le prêtre de son côté, chose capitale , y est l’homme de l’école. C’est dans l’école même que, deux fois par semaine, le curé vient donner l’instruction religieuse; mêlant l’enseignement dogmatique aux autres objets d’étude , il enracine à la fois et la croyance dans le cœur des enfants et le respect de sa haute mission dans l’esprit de l’instituteur. Une telle pratique maintient la religion aux yeux des élèves comme le point central de l’enseignement; elle en fait ce qu’elle doit être, l’âme de l’école. Cette pratique est la loi scolaire dans tous les pays catholiques de l’Allemagne ; et , frappée de l’importance de ses résultats, l’administration supérieure de l’instruction publique
l V. la 2 e partie de cet ouvrage.
à Berlin, en ce moment même, s’occupe de la transporter dans les écoles protestantes'. En France, si je ne me trompe, une telle pratique n’est en vigueur que dans les villages de la Franche-Comté et de la Bretagne. Ne serait-il pas désirable de resserrer les liens qui doivent, sous peine de décadence morale, rattacher l’Église à l’école? Pourquoi, dans ce but, ne pas appeler à des intervalles réguliers le chef spirituel de la commune sur le terrain scolaire? Ne serait-ce point ajouter à la dignité du caractère ecclésiastique la notoriété de la science? Et quel meilleur moyen de conserver h l’enseignement religieux , dans l’esprit des populations comme dans l’esprit de l’instituteur lui-même , l’autorité qui lui appartient*?
1. Je lis, dans un ouvrage récent qui porte le reflet des préoccupations actuelles du ministère de l’instruction publique de Berlin : • Le maître d’école doit être chargé du rôle d’auxiliaire : il doit diriger les exercices relatifs à l’histoiro biblique, la lecture de la Bible, faire apprendre par cœur le catéchisme, les chants pieux; tout cela lui appartient. Mais l’instruction religieuse elle-même , celle qui répond aux besoins de la jeunesse actuelle, il ne saurait la dispenser. Ne rougissons pas d’aller prendre le bien dans l’Église catholique : celle-ci n’a jamais abdiqué ses droits à l’instruction religieuse de la jeunesse. Nos pasteurs feraient bien de ne pas se borner à donner cette instruction une fois par semaine, pendant quelques mois, aux enfants qui se préparent à la communion. > ( Das Schulivesen im protestantischen Staate, p. 39, par le D r GUnther, 1852.)
2. V. à cet égard la remarquable instruction pastorale de Son Éminence le cardinal Donnet : « ... Trop souvent le curé s’est éloigné de la classe, et le maître de l’église. Il faut, à tout prix, mettre un terme à cette séparation entre le presbytère et l’école. L’école n’est pas l’église, mais elle en est le portique... A l’école, vous avez longtemps les enfants sous la main; ils ne sauraient vous échapper. A l’église, au contraire, vous les tenez à peine , à l’époque de la première communion , deux ou trois fois par semaine. Qu’est-ce qu’un temps si court pour former des âmes à la vie chrétienne ? Quo la classe soit donc pour vous l’annexe de l’église. Tâchez d’y faire chaque semaine une instruction religieuse. Entendez-vous pour cela avec l’instituteur. Si l’école vous est, de droit, toujours ouverte, il ne faudrait pas, néanmoins, déranger le cours des leçons ordinaires; car le maître a un règlement à suivre, un compte à rendre, certaines branches
Le caractère positif de l'idée religieuse , au sein de l'école, dans les pays catholiques d'Allemagne, ne ressort pas seulement, pour parler comme au delà du Rhin , de l’organisme intime de l'enseignement ; il se reflète , pour vous saisir au premier abord , sur la constitution extérieure de l'école. Entrez le matin, un jour quelconque de la semaine, une demi-heure avant le commencement de l’étude, dans une église des provinces rhénanes, de Westphalieou de Silésie. Les enfants des écoles y assistent à la messe, sous le regard des maîtres. Garçons et filles, sur deux rangs parallèles, garnissent la nef ou se répandent jusqu’aux limites extrêmes des bascôtés. Agenouillés sur la pierre, et le Gesangbuch à la main, ils chantent accompagnés par l’orgue, dont ils suivent, sans dévier, les harmonieuses inflexions; et leurs groupes divers, avec une sûreté de mesure que donne seule une éducation musicale, se répondent alternativement.
Ainsi en est-il à Münster comme à Cologne, dans les bourgs de la Silésie, comme en ces jolis villages qui se groupent dans le rayon et comme à l’ombre de la cathédrale de Bonn. Non que je propose d'introduire par un règlement cet usage de l’assistance quotidienne à la messe pour les élèves des écoles, dans nos villes et dans nos villages de France. On peut louer de tels usages, on ne les décrète pas ; ils ne valent que par la liberté; l’ombre même de la contrainte en altère le principe , comme elle en détruit les effets. Mais quand de tels usages se perpétuent en dehors de toute action coercitive, c’est le signe que la pensée chrétienne exerce une influence irrécusable sur les actes de chaque jour. On peut affirmer sans crainte que chez le peuple qui les garde librement, la vie morale est
de connaissances humaines à enseigner. Choisissez, d’un commun accord, pour vos instructions religieuses, les jours el les heures qui s’accorderont le mieux avec les devoirs de votre ministère el les plans d’étude de l’école. »
sérieuse ; car ce ne sont pas les lois qui les ont fondés, et ce sont les mœurs qui les conservent.
Je ne saurais oublier la sérieuse émotion que me fit éprouver le spectacle de cette vie religieuse de l’école, dans la petite église de Kempen. Au moment où j’arrivai à la grande école normale dont Kempen est le siège, le directeur, jeune ecclésiastique plein de ce feu sacré dont l’ardeur redouble en se communiquant , M. Ostertag célébrait la messe dans l’église annexée aux bâtiments de l’école. Le chœur était rempli d’une centaine de jeunes hommes de dix-sept à vingt-cinq ans, tous élèves du séminaire. Les rangs pressés des enfants des écoles sillonnaient la nef, et refluaient jusque sur les marches extérieures de l'église. Autour d’eux, s’agenouillaient en grand nombre, des pères, des mères, des sœurs ; en sorte que élèves, maîtres, directeurs, chefs de famille, tous au début du travail quotidien, étaient là, réunis dans une même pensée, cherchant à un foyer commun et la lumière qui révèle le devoir, et la force qui l’accomplit. Qu’une telle harmonie des éléments divers appelés à agir sur la génération qui s'élève se produise sous la garantie de convictions sincères, et les conditions d’une véritable éducation morale sont trouvées ; cari’ école est alors ce qu’elle devrait être toujours, la succursale de la famille; et la famille consacre par l'exemple les inspirations de l’école. — En de telles conditions l’enfant, s’il s'égare, ne peut accuser que lui-même; la tâche de la société est remplie.
C’est au milieu de cette atmosphère essentiellement religieuse que me sont apparues les écoles dans les pays catholiques de l’Allemagne septentrionale. Là, je le répète, l’enseignement primaire n’a rien à démêler avec l’esprit de négation ; dans l’église et dans l’école, où que vous posiez le pied, vous marchez sur un terrain solide. Ici comme là, dans toute la force du terme, il ^ a un enseignement.
Or, les effets témoignent incontestablement de la valeur de la cause. Certes , je ne m’attends nulle part à rencontrer l’âge d’or; et de la classique simplicité des mœurs germaniques je sais bien ce qu’on doit rabattre. Mais toute illusion à part, il faut le dire très haut, et l’on est heureux de le constater, un principe d’éducation , quand il est fort , se réflèle nécessairement sur la société qu’il aspire à maîtriser. Dans les pays dont je parle, grâce au concours harmonique de toutes les influences sur le terrain de l’éducation, les résultats de l’enseignement sont ceux-ci : le sentiment et la pratique de la religion y sont à peu près universels. Dans les petites villes et dans les campagnes, les très rares individus qui ne remplissent pas avec la régularité traditionnelle, les devoirs religieux du chrétien se placent, par lâ même, non pas hors la loi, ce qui supposerait l’oppression de la conscience, mais hors les mœurs et comme au han de l’opinion. Sur une population rurale de quatre cents âmes vous rencontrerez trois ou quatre de ces protestants. Dans les villes, et je parle de villes considérables, à Cologne, par exemple, le clergé ne porte pas à plus de vingt sur cent le nombre des réfractaires au sein du peuple. «Tous mes paysans savent bien lire, bien écrire, et connaissent leur religion, me disait le bourgmestre d’un village voisin de Bonn ; nous n’avons qu’un mauvais sujet ( einen Lotterbuben), un drôle qu’on n’a pas vu à Pâques accomplir le devoir annuel, mais on le montre au doigt; c’est une créature méprisable ! ( welch verachtungswürdiges Geschôpf!)* — Voilà comment on apprécie dans les villages des provinces rhénanes quiconque prétend rompre en visière avec la loi religieuse que consacrent les mœurs. On peut trouver, en France, une telle appréciation déplacée; quoi qu’on pense, elle dépose, on en conviendra, de la vitalité du sentiment qui l'inspire. Or ce sentiment se développe, en grande partie, dans l’école; et c’cst ce fait précisément que je voulais constater. *
Autre est la situation, disons-le sans détour, dans les pays protestants.
Je mets à part l’extrémité de cette zone rhénane où une rivalité qui ne s’endort pas, contraint le protestantisme, pour soutenir la lutte, à raviver le nerf des croyances positives. A Neuwied, sous l’inspiration des moraves, à Dusseldorf et à Kaiserswerth , ces foyers de prosélytisme où s’allume l’ardente charité du pasteur Fliedner, à Erbefeld qui garde derrière ses usines, comme en autant de citadelles, le symbole populaire, dans toutes ces villes et sous leurs murs l’Évangélisme est pour la vie religieuse des masses un puissant principe de conservation. Exceptons aussi la région septentrionale du Hanovre, de larges fractions des deux Hesses, la Poméranie, cette Basse-Bretagne du protestantisme, et les villages des pays thuringiens.
Cette sorte de décompte opéré , commencez votre voyage pédagogique à Kehl, dans le duché de Bade; sondez les parties delà Hesse-Darmstadt et du duché de Nassau, qui tressaillent au contre-coup des mouvements de Manheim, d’Offenbach et de Francfort ; longez les frontières septentrionales de la Bavière que vient frapper directement l’esprit de Weimar et d’Iéna ; puis, côtoyant les limites orientales de la Hesse électorale et du Hanovre, interrogez le duché de Saxe, le royaume de Saxe et les grandes provinces prussiennes, sur lesquelles llalbersladt, Magdebourg et Halle font rayonner, sous la parole de Uhlich, de Wicislenus et de Sachse, les lumières des amis protestants; étudiez enfin, dans le Brandebourg, et jusque dans la Prusse orientale, les résultats de la lutte engagée, à tous les degrés de la hiérarchie sociale, entre l’orthodoxie officielle et le développement naturel du principe protestant; et, je puis le dire sans m’avancer témérairement, si vous avez touché du doigt les couches diverses de la société allemande ; si vous avez joint aux témoignages officiels des chefs religieux
et politiques du pays, les renseignements officieux qui jaillissent, par d’heureux hasards, d’une rencontre fortuite et d’une conversation improvisée; si, surtout, vous avez reçu dans leur naïve hardiesse les confidences désintéressées de certains instituteurs primaires et de certains pasteurs; si vous avez fait cela, de l’ensemble de vos observations ressortiront les conclusions qu’on va lire :
En thèse générale , le protestantisme de l’Allemagne septentrionale, trèsactifcommeinstrumentde critique religieuse, très ardent comme machine de guerre contre le dogme, très vivant comme foyer d’opposition contre le catholicisme, perd chaque jour ce qui lui reste de valeur originelle en tant que doctrine positive. En lui, la critique a détruit l’affirmation. Devenu, pour le plus grand nombre des esprits, la simple préface du scepticisme philosophique, il n’existe plus, ou peu s’en faut, à l’état de formule religieuse. « Le protestantisme , disent très haut ceux qui furent dans les vingt dernières années les maîtres de l’enseignement populaire, le protestantisme veutl’affranchissementde l’esprit, le développement de la vie religieuse en raison du point de vue spécial de chaque individu (dem S/andpunkte des Individuums enisprechende Enimckelung) et de la culture du peuple; il veut l’anéantissement de l’autorité. Quiconque prétend relever l’autorité dans le domaine des choses religieuses, celui-là peut s’appeler protestant ; mais, à coup sûr, il ne l’est pas . Que telle soit, en effet, la logique des principes, nous le croyons ; etle reproche d’inconséquence n’est pas celui que nous adressons à M. Diesterweg. Reste à savoir ce que peut être, en de telles conditions, la vie religieuse chez un peuple. Voilà ce dont s’alarment les dignitaires de l’Église évangélique, en Allemagne, aussi bien que les chefs politiques
1. Rhexnische Blatter, p. 161; 1854. — « ... Heisst zwar vielleicht noch Protestant, aber er ist keiner. »
du pays; tous ceux, en un mot, sur qui pèse la responsabilité de l’avenir moral des masses. Qui s’étonnerait de voir les hommes d’État s’effrayer de ne plus trouver, dans les traditions religieuses, le point d’appui d'une doctrine définie, et chercher à ressaisir, au milieu des ruines, le principe longtemps méconnu d’un enseignement positif?
En contrôlant par les faits, dans le domaine de l’enseignement, ces observations générales, il faut partager les écoles populaires des pays que je viens de nommer en catégories distinctes, et préciser, sous trois noms, le caractère et la direction morale qui leur est impimée.
Une première catégorie comprendra les écoles que, dans le langage même d’outre - Rhin , on peut appeler avec vérité écoles évangéliques orthodoxes. Dans ces écoles, unè idée religieuse dogmatique sert de pivot à l’enseignement : les maîtres s’y rattachent à un symbole ; ils expliquent ce symbole sous l’inspiration d’un commentaire consacré. Le christianisme y figure à titre de révélation divine, et la vie morale de l’individu y a pour fondement la foi. C’est dans les provinces rhénanes, dans le Hanovre, malgré d’assez nombreuses exceptions, dans la Hesse-Darmstadt et la Hesse électorale, dans la Poméranie, dans la partie montagneuse des duchés de Saxe, puis, çà et là, dans les villages et les villes de Prusse, notamment à Berlin même, au foyer du protestantisme gouvernemental, que subsistent en plus grand nombre les écoles orthodoxes. De ces écoles, il faut s’empresser de le dire, est sorti, jusqu’en ces derniers temps, ce peuple honnête, religieux, ami de la paix, aux allures un peu lourdes peut-être, et dont Heine a pu railler la quiète bonhomie, mais dont les mœurs traditionnelles furent après tout l’honneur comme la sécurité de l’Allemagne.
Plus l’on se rapproche de la Saxe et des provinces orientales de la Prusse, plus il faut constater qu'au sein même des
E UEM IEEE PARTIE.
communes rurales, le septicismc religieux a multiplié ses conquêtes.
Nominalement, en Prusse et en Saxe, aussi bien qu’en Hanovre, toutes les écoles se parent, comme d’un voile obligé, de l’évangélisme officiel. Levez le voile, et vous jugerez. « Monsieur, me disait un instituteur de village, vous êtes Français et étranger; je puis parler librement. Eh bien ! sur cent de mes confrères, quatre-vingts croient à l’Évangile à la façon de Wicislenus, et leurs élèves le savent. — Mais, répliquai-je, et la surveillance des pasteurs? — Les pasteurs ! ils nous fraient la route, et nous n’avons qu’à les suivre. »
Je sais la part qu’il convient de faire à l’exagération de la vanité qui se cherche des complices ; mais la proportion, si réduite qu’elle puisse être , doit rester large encore ; et spécialement dans la Saxe prussienne et dans le royaume de Saxe, un nombre notable d’écoles viennent se répartir, qu’on le sache ou qu’on l’ignore au sein des régions officielles , entre ccs deux catégories que les faits établissent : les écoles dites hégéliennes , et, pour me servir d'un mot partout en usage au delà du Rhin, les écoles simplement rationalistes. Des écoles où le maître invoque, in petto, Feuerbach ou Strauss , prend pour évangile secret la neue Reform de Vicislenus ou le sonntags-blatt du pasteur Uhlich, et corrige, à l’occasion , par de telles lectures, l’orthodoxie administrative; voilà, pour les marquer d’un trait saillant , celles que j’ai le droit d’appeler écoles hégéliennes. Quel en est le nombre? Assurément, la statistique de ces écoles n’est point déposée dans les bureaux du ministère de l’instruction publique, à Berlin ; les pasteurs des libres communes, M. Sachse, à Magdebourg, M. Vicislenus , à Halle , seraient sans doute en état de la dresser.
Dans les écoles que j’ai nommées rationalistes, — et ce sont les plus nombreuses, — on n’a pas la prétention d’invoquer,
comme point d'appui ni un système ni un nom. J’ai bien entendu un instituteur qui revendiquait ce titre , se déclarer disciple de Schleiermacher : « L’instruction religieuse, Monsieur, — c’est Schleiermacher qui le dit, — ne peut être autre chose que la recherche générale de la vérité ( darf nichts ande res sein, aïs ein gemeines Aufsuchen der Wahrheil). > Mais, généralement , l’instituteur rationaliste ne se préoccupe pas de questions d’origine ; il ne cherche point, pour sa vie philosophique, à se créer d’ ancêtres. Il se suffit à lui-même; il dit fièrement : Cogito, ergo sum. Ce qui le caractérise, c’est sou dédain pour l’instruction dogmatique, pour cet enseignement que l’on appelle, en Allemagne, l’enseignement religieux confessionnel ( der confessionnelle Religions-Unterricht) ; cela lui semble étroit, mesquin, bon pour les faiseurs de sophistique chrétienne ; mais pour lui qui réclame Y émancipation de l’école, pour lui qui a étudié la science de la nature ( die Naturwissenschafl), pour lui qui veut entrer en possession de la vérité générale ( zu der allgemeinen Wahrheit gelangen ), un enseignement religieux confessionnel, fi donc 1
Cela m’était dit dans un village du duché de Bade.
Quand j’avance que les instituteurs classés sous le titre de rationalistes ne voilent les lumières de leur esprit sous l’autorité d’aucun nom , je me trompe : il y a une publication écrite avec une verve singulière, publication très répandue dans le monde pédagogique en Allemagne, et qui a pour but de diriger ces maîtres, en leur dictant un symbole : c’est le Rheinitche Bl&tter de M. Diesterwcg. M. Diesterweg est un disciple de Pestalozzi ; mais il est à Pestalozzi ce que Feuerbach est à Hegel. Pendant longues années, il a conduit l’école normale primaire de Berlin ; la génération actuelle des instituteurs du centre de la Prusse est presque entièrement sortie de ses mains. Le gouvernement prussien s’est effrayé , — un peu tard, — des effets d’une incessante propagande. II.
rniOMlÈUE PARTIE.
.■> remplacé M. Diestenveg dans la direction du séminaire de Berlin. Qu’a fait M. Diesterweg?
11 avait un public préparé, des disciples jetés çà et 15 dans maintes parties de la Prusse. Il s’est mis à dire tout haut ce que, pendant longtemps, il avait professé tout bas. L’enseignement oral du séminaire de Berlin se retrouve aujourd’hui sous la plume du maître, dans sa revue périodique. La forme en peut être plus vive, moins tempérée par la prudence; mais, en définitive, le fond est le même. Ouvrons donc les Rhcinische blatler, 5 la page que me recommandait un élève de M. Diesterweg ; nous y trouverons la pensée que la foule des instituteurs issus de ce maître a puisée si longtemps au séminaire de Berlin; nous y trouverons conséquemment l’esprit de l’enseignement religieux dans la catégorie d’écoles que je signale en ce moment :
« Nous tenons les dogmes de l’Église pour décrépits, l’enseignement de l’Église pour pétrifié ( ersiarrt ); ils ne répondent
plus en rien à la vie du siècle La vraie religion consiste
en ceci : reconnaître l’existence d’une force spirituelle, d’une intelligence, d’une raison dans l’univers, comme le fondement de toutes les existences et de tous les phénomènes; croire que cet esprit est l’élément durable de tout ce qui périt, l’élément immuable de tout ce qui change.... Et quant au nom que l’on donne à un tel esprit, peu importe.... » «Quand bien même onnepourrailse persuader l’existencede Dieu, continue M. Diesterweg, si l’on se représente l’univers comme enchaîné duns les liens d’un immense organisme, cela devrait encore être admis (auch das müsste gestattet sein). Les conceptions religieuses sur l’essence et l’activité de Dieu, sur la manière dont le monde a été appelé à l’existence, sont aussi diverses qu’il y a de tètes d’hommes. Il n’y a rien là pour la psychologie, ni conséquemment pour la pédagogie*. »