‹ De l'infini mathématiqueChapitre 10 sur 271 · PRÉFACE XIII · texte numérisé non relu

PRÉFACE XIII

naître ayant une valeur inégale et des rôles différents. Elle établit donc une certaine hiérarchie entre elles, et par là même attribue à Tune d'elles une autorité supérieure et un rôle prépondérant : cette faculté maîtresse, arbitre des autres facultés, est ce qu'on appelle la raison. Pour le dire tout de suite, la raison doit être soigneusement distinguée de l'entendement, qui abstrait et généralise, juge et raisonne sur des concepts, et qui est la faculté proprement logique et analytique, tandis que la raison est la faculté des idées pures et des principes synthétiques a 'priori.

D'autre part, la Théorie de la connaissance enveloppe naturellement une Théorie de l'être : en effet, par cela même qu'une de nos facultés de connaître est reconnue juge suprême de la vérité, et décide de la valeur relative de nos connaissances, on doit attribuer une valeur absolue, c'est-à-dire objective, aux connaissances ou aux décisions de cette faculté souveraine, de sorte que la raison sera aussi juge en dernier ressort de la réalité. Aussi, quoi qu'en disent l'agnosticisme et le mysticisme à la mode, la réalité ne peut pas être irrationnelle ou inintelligible : car le réel pour nous, c'est ce que nous pensons comme vrai, et le vrai, c'est ce dont la raison comprend et affirme l'existence. Les noumènes inconnaissables procèdent du préjugé réaliste (soutenu d'ailleurs par des exigences morales dont nous n'avons pas à apprécier la valeur) qui considère les choses comme existant en dehors et indépendamment de l'esprit; mais au point de vue purement spéculatif, qui est le nôtre, ils n'ont aucune raison d'être et nous paraissent injustifiables, même à titre simplement problématique. C'est parce que Kant a conçu arbitrairement la sensibilité comme une réceptivité qu'il a cru devoir admettre des choses en soi, causes transcendantes de nos sensations; et de même, c'est parce qu'il a iden-

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lifîé gratuitement « intuition » et « réceptivité » qu'il a soutenu que nous ne pouvons avoir que des intuitions sensibles. Pour un idéalisme plus logique et plus radical, nos sensations n'ont pas d'autres causes que les objets de notre expérience, c'est-àdire l'ensemble des sensations organisées et objectivées par la raison1. Or, si l'on bannit cette idole réaliste de la « chose en soi », léguée par l'ontologie substantialiste à l'idéalisme critique, on devra reconnaître que la réalité n'est pas transcendante, mais immanente à l'esprit, et qu'elle est au fond une construction de la raison.

Il n'y a qu'un cas où la raison ne pourrait pas alleindre la réalité, c'est-à-dire conférer l'objectivité au système de nos connaissances construit conformément à ses lois : c'est celui où elle serait condamnée à se contredire elle-même en portant des affirmations sur la réalité absolue : une contradiction intrinsèque pourrait seule l'empêcher d'accorder à ce système l'existence objective. C'est pourquoi V Antinomie de la Raison pure est vraiment la citadelle de l'Idéalisme transcendental. Or, si nous réussissons à prouver que la raison n'entre pas réellement en conflit avec elle-même, mais seulement avec l'entendement et la sensibilité, qui lui sont subordonnés, rien ne lui interdira plus de se prononcer sur la réalité objective de l'Univers idéal qu'elle construit; et si d'autre part nous parvenons à montrer que ses principes synthétiques reposent sur une intuition intellectuelle pure, nous aurons du même coup établi que son rôle n'est pas seulement « régulateur », mais « constitutif », que sa compétence n'est pas circonscrite dans les limites de l'expérience possible, et qu'il est permis d'en faire un usage transcendant (par rapport à la sensibilité et à

i. Cf. A. Spir, De la nature des choses, ap. Revue de Métaphysique et de Morale, t. III, p. 130.

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