‹ De l'infini mathématiqueChapitre 222 sur 271 · Voir Noie II, 3, 4 [p. 592, note · texte numérisé non relu

Voir Noie II, 3, 4 [p. 592, note

3. Cf. 1" P., IV, m, 0, et citation de Leibmtz, p. 266, note 5.

trer ce principe : il est indémontrable par essence, et d'ailleurs, le démontrer serait le déduire du principe de contradiction, dont nous venons de le distinguer, et dont il est évidemment indépendant. Tout au plus pourrait-on remarquer qu'il implique et assure à la fois l'identité de la grandeur à travers le temps; mais de là à le déduire du principe d'identité, il y a loin. Tout ce qu'on peut affirmer, c'est que des états de grandeur discontinus ne peuvent appartenir à une seule et même grandeur, de sorte que l'unité et l'identité d'une grandeur ont pour condition la continuité de ses variations : nous ne faisons du reste en cela qu'énoncer sous une autre forme le principe de continuité [Cf. 1° P., III, iv, 6].

14. Mais alors, dira-t-on, c'est un postulat que vous posez arbitrairement, et que vous vous contentez d'affirmer. — Sans doute : mais il en est de même pour tous les principes; on ne peut que les montrer, et non les démontrer : aveugle qui ne les voit pas. Nous nous empressons d'ajouter que leur affirmation n'est arbitraire qu'en apparence, et qu'à défaut d'une démonstration logique impossible et inexigible, on peut et doit en donner une justification rationnelle. Mais cette justification, nous l'avons présentée dans toutes les discussions de cet Ouvrage ; et nous en trouvons une confirmation dans l'objection même que nous combattons à présent. En effet, il ne suffit pas de réfuter une erreur : il est bon de l'expliquer, car souvent, en remontant à sa source, on découvre la vérité que masquait cette erreur. Or nous venons de montrer que c'est un simple préjugé de croire que la continuité du temps implique ou entraine ipso facto la continuité de toutes les grandeurs qui évoluent dans le temps. Mais si nous cherchons l'origine de ce préjugé si spécieux et si tenace, nous trouvons qu'il prend précisément sa racine dans le principe de continuité, qu'on admet et invoque inconsciemment. On croit déduire analytiquement la continuité de la grandeur de celle du temps, tandis qu'elle ne s'en suit que grâce à ce principe synthétique, par lequel on suppose que la grandeur est une fonction continue du temps.

Nous croyons donc pouvoir conclure que toutes les grandeurs, loin d'emprunter leur continuité à la continuité intuitive de l'espace et du temps, sont conçues a priori comme nécessairement continues, en vertu d'un principe rationnel qui fonde la continuité même de l'espace et du temps. Que si cette continuité semble donnée dans l'intuition, soit empirique, soit a priori, cela tient à ce que tous les

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jugements que nous portons sur nos sensations pour les organiser en perceptions et construire l'objet font corps avec la sensation et paraissent impliqués dans la perception elle-même : c'est ainsi, pour ne rappeler qu'un seul de ces faits aujourd'hui bien connus, que nous croyons voir un objet à telle distance de nous, alors que la distance ne saurait être perçue par l'œil, et est au contraire déduite des données visuelles et construite par l'esprit. De même, sans vouloir nier que le temps et surtout l'espace soient des formes a priori de l'intuition sensible, on peut soutenir que la continuité ne leur appartient pas primitivement, qu'elle n'est pas une propriété de notre sensibilité, mais qu'elle est imposée aux données des sens par la raison.

15. Si ces conclusions sont justes, l'idée de grandeur elle-même, dont la continuité est un des caractères essentiels, ne peut être tirée de l'expérience par aucune abstraction : elle n'est ni un concept, ni un produit de l'entendement analogue au nombre ou au concept, mais une idée fondamentale de la raison. Sans doute, les notions des diverses espèces de grandeurs sont évidemment empruntées & l'intuition, notamment celles des grandeurs géométriques et mécaniques, qui supposent la connaissance de l'espace et de la matière. Mais, en tant que toutes ces grandeurs spécifiquement diverses sont subsumées sous l'idée générale de grandeur, elles lui empruntent toutes les propriétés rationnelles qui caractérisent la grandeur en général, et qui constituent les axiomes de la science des grandeurs [Voir Livre II]. Ainsi l'idée pure de grandeur est un type ou une forme a priori que la raison impose aux grandeurs concrètes données dans l'expérience, et comme le modèle sur lequel elle les conforme toutes. Encore une fois, ce type, bien que général et abstrait, n'a rien de commun avec un concept, car, tout en s'appliquant & n'importe quelle espèce de grandeurs, il est parfaitement précis et déterminé : la grandeur « en soi » contient tous les états de grandeur particuliers, depuis la grandeur nulle jusqu'à la grandeur infinie. Tous ces échelons se relient entre eux par continuité, de sorte que leur ensemble a pour schème adéquat l'ensemble des nombres réels (tant rationnels qu'irrationnels); mais il est bien entendu que ce n^st qu'un schème, une représentation numérique en quelque sorte calquée sur le prototype rationnel de la grandeur. Ce n'est pas avec des nombres que l'on est arrivé à construire l'idée de grandeur homogène et continue; c'est d'après cette idée que l'on

a construit l'ensemble des nombres réels, et c'est en particulier pour en traduire la continuité que l'on a été amené à inventer les nombres irrationnels, symboles des grandeurs incommensurables.

En résumé, nous possédons une idée de la grandeur, universelle, mais non indéterminée, car elle comprend toutes les déterminations possibles de la grandeur, tous les états que peut prendre une grandeur concrète. Cette idée ne vient pas de l'intuition empirique, car elle ne contient aucun élément sensible, et en revanche a tous les caractères d'une idée a priori; elle ne vient pas non plus d'une intuition pure, car l'imagination ne peut, pas plus que la perception, atteindre la continuité des formes de la sensibilité et en rendre compte, cet attribut de la grandeur n'ayant rien d'esthétique (au sens kantien du mot). L'idée de grandeur ne peut donc être l'objet que d'une connaissance rationnelle a priori, et comme une telle connaissance n'a rien de discursif ni de déductif, il convient de l'appeler, par opposition à l'intuition sensible (pure ou empirique), une intuition rationnelle.

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