‹ De l'infini mathématiqueChapitre 223 sur 271 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

l'imagination et la raison les antinomies de kant

1. Résumons brièvement les résultats de notre analyse des idées de grandeur et de nombre. Le nombre est un schème de l'imagination, résultat de l'application des catégories d'unité et d'identité aux données de l'expérience : il est bien, comme Ta pensé Kant, le schème de la grandeur f. La grandeur est, non pas un concept de l'entendement, mais une forme intellectuelle pure, une idée de la raison : par elle nous pouvons penser tous les objets sous forme de grandeur, et connaître a priori toutes les relations possibles de grandeurs. Par suite le nombre n'a aucune valeur objective, car il ne s'applique aux choses qu'au moyen des opérations de l'entendement qui engendrent le concept : il ne convient donc qu'aux notions générales et abstraites, non aux objets réels et concrets; il n'est, comme le concept, qu'un procédé subjectif de l'esprit pour classer les données de l'expérience. Au contraire, l'idée de grandeur s'applique aux données de l'intuition par une simple spécification, sans que l'objet perde son caractère individuel : cette idée permet de saisir directement la grandeur concrète et de la penser, non d'une façon

4. Seulement, Kaxt a eu le tort de faire de la grandeur ou quantité une catégorie de l'entendement; cela vient sans doute de ce qu'il en a tiré la notion de considérations de Logique formelle (de la quantité du jugement) au lieu de remprunter à la Mathématique. 11 en est résulté cette conséquence fort grave et très fâcheuse : tandis que la grandeur mathématique est continue, la quantité logique (extension du concept, mesurée par un nombre [i, 4]) est discontinue, de sorte que la quantité, catégorie de l'entendement, ne diffère plus du nombre, schème de l'imagination. En somme, l'abus de la symétrie logique et rattachement aux formes scolastiques ont fait méconnaître et négliger à Kant ridée scientifique et rationnelle de la grandeur.

générale et grossière comme par le concept, mais d'une manière absolument précise et rigoureuse, en lui assignant une place dans l'échelle idéale des grandeurs de même espèce. Tandis que les qualités sensibles que Ton retire par abstraction des objets d'expérience perdent par la généralisation toute netteté, toute fraîcheur presque et toute « particularité », et ne donnent lieu qu'à des concepts vagues et confus, les grandeurs que Ton dégage aussi des objets concrets par abstraction de leurs qualités sensibles gardent leur détermination primitive et leur caractère singulier. C'est pourquoi la science de la nature ne devient « exacte » que lorsqu'elle s'attache aux grandeurs physiques, et qu'elle traduit même les qualités sensibles en quantités mesurables et calculables '. La connaissance scientifique n'a pu se fonder sur les concepts, parce que les qualités sont essentiellement hétérogènes, et par suite incomparables entre elles : leur retirer leur intensité originale et leur nuance propre pour les faire rentrer sous un concept unique, le lourd ou le léger, le chaud ou le froid, c'est proprement les détruire, et substituer à l'objet concret une image indécise et terne, sans valeur objective et scientifique. En revanche la science a pris possession de la nature le jour où elle s'est proposé la détermination des grandeurs et de leurs relations, parce que les grandeurs, essentiellement homogènes, se laissent comparer, combiner et mesurer, et que, sans perdre leur précision individuelle, elles peuvent se ranger sous un type unique et universel de grandeur. En somme, le concept est fatalement et irrémédiablement inadéquat à l'objet Féel ; la grandeur, au contraire, n'est sans doute pas tout l'objet, mais elle est tout ce qu'il y a de scientifiquement connaissable dans l'objet; et en tant que l'objet réel est conçu comme une grandeur, l'idée de grandeur permet de le penser d'une façon concrète et adéquate. En résumé, l'idée de grandeur est l'objet propre de la science mathématique; le nombre n'est que l'instrument de la science, en tant que symbole de la grandeur.

2. Puisque d'une part la raison est (par définition) la faculté de connaître la réalité, et que d'autre part la grandeur infinie et continue est l'objet propre de la raison, il s'ensuit que les idées d'infini et de continu doivent avoir une valeur objective. Et en effet, le monde tel qu'il apparaît à nos sens est continu, et, sinon infini, du

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