‹ De l'infini mathématiqueChapitre 224 sur 271 · CH. IV. — L IMAGINATION ET LA RAISON · texte numérisé non relu

CH. IV. — L IMAGINATION ET LA RAISON

moins illimité : c'est l'entendement qui, ayant besoin de déterminations finies auxquelles puissent s'appliquer ses catégories, pratique dans la nature des coupures violentes et des classifications artificielles, et fausse ainsi la réalité pour la soumettre au concept et au nombre. Ce travail d'analyse est d'ailleurs nécessaire pour débrouiller le chaos des données sensibles et préparer la connaissance scientifique : mais il ne la constitue pas. Les classifications de l'Histoire naturelle, par exemple, permettent de nommer et de cataloguer les êtres vivants, de les étiqueter avec des fiches et de les ranger dans les vitrines des musées, afin de les retrouver plus facilement. Mais cette connaissance empirique, superficielle et presque verbale n'est que le préliminaire indispensable de la science véritable, pour laquelle il n'y a ni genres ni espèces, mais seulement des individus qui sont tous soumis aux mêmes lois physiologiques : par exemple, la respiration s'explique de la même manière chez les animaux aériens (à poumons) et chez les animaux aquatiques (à branchies), et même chez les animaux inférieurs, qui n'ont ni poumons ni branchies; bien plus, elle est commune aux deux « règnes » de la nature, et se réduit au même phénomène chimique (l'oxydation) dans les animaux et dans les végétaux. Ainsi la raison scientifique détruit en un sens le travail de l'entendement, et rétablit la continuité des phénomènes de la nature : elle rejoint en quelque sorte la réalité sensible par-dessus l'entendement, qui la simplifie et la désagrège. L'infinie complexité de la nature, provisoirement dissoute par l'entendement, est restaurée par la raison. Mais il faut bien remarquer, d'une part, que le monde que reconstitue la raison n'est pas la reproduction pure et simple du monde perçu par les sens; en passant par les formes de l'entendement il s'est en quelque sorte intellectualisé : d'une infinité hétérogène et confuse il est devenu une infinité claire, distincte et homogène, pénétrée d'esprit et pour ainsi dire transparente à la raison. Et cependant, d'autre part, l'infinité et la continuité apparentes que possède déjà le monde sensible ne sont pas différentes, au fond, de la continuité et de l'infinité rationnelles : car, comme nous l'avons montré [Ch. m], ces propriétés ne peuvent être données dans l'intuition; elles sont essentiellement a priori, et par suite imposées aux choses par l'esprit. 11 n'est donc pas étonnant (pic la raison retrouve dans la nature ses propres formes, et qu'elle puisse reconstruire le monde des sens avec des idées a priori : c'est que la nature est déjà l'œuvre de la raison, qui lui imprime d'avance

ses formes, et que les idées sont le fondement même de la réalité. 3. Il ne suffit pas d* opposer l'infini de la raison au fini de l'entendement; il importe de le distinguer encore de l'indéfini de l'imagination, par lequel on a voulu l'expliquer, et qu'on a prétendu lui substituer comme suffisant à l'organisation de la science. Quoi qu'on ait pu dire, ce n'est pas à la raison, mais bien aux sens et à l'imagination que la nécessité du fini s'impose : et s'il est une vérité manifeste, c'est que nous ne percevons rien que de fini. Ce ne sont pas nos idées, ce sont nos sensations, et les concepts qui en sont issus, qui sont soumis à la loi de la relativité et de la limitation réciproque. Or l'imagination, qui ne fait que reproduire nos sensations en les combinant, ne peut non plus nous donner que des représentations finies. Tout au plus peut-on dire que, comme elle dispose à son gré de l'espace et du temps, elle peut, en apparence au moins, construire des espaces plus grands que ceux qu'aucun œil humain pourra jamais découvrir, et des durées plus longues que celles que la mémoire peut embrasser. Ce n'est là, du reste, qu'une illusion : elle s'explique par le privilège que possède l'imagination, de faire tenir une foule de faits et d'objets dans un laps de temps très court et dans un espace restreint. Gela tient d'abord à ce qu'elle est affranchie des lois du monde extérieur (c'est-à-dire des lois qui fondent l'objectivité de nos perceptions), de sorte qu'elle se joue en toute liberté dans l'espace et dans le temps. C'est dans la durée surtout qu'apparaît cette indépendance absolue de l'imagination à l'égard des lois physiques et même des principes rationnels (celui de continuité notamment) : délivrée du joug des lois qui régissent nos perceptions et en fixent la succession régulière, l'imagination précipite la marche des événements, elle se laisse glisser sur la pente uniforme du temps ; elle dévore la durée aussi bien que l'étendue : semblable à une pendule dont on a retiré le balancier, elle parcourt des heures, parfois des années, des siècles même en quelques minutes. "Mais ce pouvoir apparent de l'imagination tient surtout à l'homogénéité idéale de l'espace et du temps : comme rien ne distingue une petite étendue d'une grande ni un court laps de temps d'un long, toutes les parties de l'espace et du temps sont semblables et indiscernables : elles ne différent que par leur contenu. Or, en vertu de cette homogénéité même, les'étendues et les durées les plus inégales peuvent recevoir le même contenu; et comme c'est par ce contenu qu'on les mesure, le plus petit intervalle de temps

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