CH. IV. — L IMAGINATION ET LA RAISON
ou d'espace peut paraître immense, s'il est bien rempli. C'est ainsi que s'expliquent toutes les erreurs que nous commettons si facilement dans l'appréciation de rétendue et de la durée, erreurs qui, comme toutes les illusions des sens, sont des erreurs de jugement, et qui par suite ne s'expliqueraient pas si le temps et l'espace étaient réellement donnés à l'intuition, et non construits par l'esprit. Rien ne prouve mieux l'idéalité de l'espace et du temps que celte relativité des grandeurs temporelles et spatiales, et cette sorte d'élasticité qui permet à ces formes vides de recevoir indifféremment toute espèce de matière.
4. Ainsi le domaine de l'imagination, comme celui de la perception, est essentiellement fini, ou pour mieux dire, indéfini : en effet (pour nous en tenir à l'espace), quelle que soit l'étendue finie que l'on imagine, on peut toujours en imaginer une plus grande; bien plus, on est toujours obligé d'en imaginer une plus grande pour imaginer les bornes de la précédente : car on ne peut évidemment tracer une frontière ou une enceinte que dans un espace qui déborde et enveloppe celui que l'on circonscrit. Ainsi, d'une part, l'imagination ne peut considérer qu'une étendue limitée, et d'autre part elle ne peut la limiter qu'en considérant une étendue plus grande qui contient la première; de sorte qu'elle est condamnée à franchir et à renverser tour à tour toutes les frontières à mesure qu'elle les pose, et pourtant elle est contrainte de poser une frontière, puisqu'elle ne peut jamais embrasser qu'une étendue finie. C'est en cela proprement que consiste l'indéfini de l'imagination : c'est un fini variable qui dépasse toutes les bornes qu'on lui impose. On voit que parce processus l'imagination est engagée dans une contradiction fatale, dans un cercle vicieux qui la force à détruire son propre ouvrage et à ruiner toutes ses constructions à mesure qu'elle les édifie.
5. Il ne faut donc pas s'étonner que les philosophes qui ont réduit l'infini mathématique à cet indéfini aient cru y découvrir des contradictions. Mais aussi n'est-ce pas là l'infini véritable sur lequel repose la science, pas plus que l'étendue sensible de l'imagination n'est 1' « étendue intelligible » de la Géométrie. Pour s'en convaincre, il sufGt de remarquer que les surfaces sans épaisseur, les lignes sans largeur et les points sans étendue sur lesquels raisonne le géomètre sont littéralement imperceptibles et inimaginables, et ne sauraient être objets d'intuition 4. Gela est surtout manifeste pour le
1. Cela est vrai, d'ailleurs, non seulement du monde abstrait du géomètre,
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point géométrique, et ce que nous en dirons vaudra, par raison d analogie, pour les autres objets de la spéculation géométrique. Il semble, à première vue, qu'il soit plus facile d'imaginer le point que l'espace infini, et qu'il tombe dans le champ de l'intuition sensible : c'est pour la même raison qu'on croit la grandeur nulle plus facile à concevoir (ou plutôt à imaginer) que la grandeur infinie '; mais c'est là une illusion. Comme on se représente plus aisément des grandeurs très petites que des grandeurs très grandes, on se figure nne grandeur de plus en plus petite, et l'on croit apercevoir la grandeur nulle comme l'état-limite de la grandeur évanouissante. Mais en réalité la grandeur nulle échappe complètement à l'intuition, de même que la grandeur infinie, qu'on se figure aussi atteindre comme l'étatlimite d'une grandeur de plus en plus grande, alors qu'elle déborde infiniment le champ de l'intuition. Il semble même que la grandeur infinie offre plus de prises à l'imagination, car elle entre, au moins en partie (une partie indéfinie, donc toujours finie), dans le champ de l'intuition, et si elle le déborde, ce n'est qu'après l'avoir rempli ; tandis que la grandeur nulle n'y occupe absolument aucune place, et ne peut en aucune manière tomber sous les sens ni être appréhendée par l'imagination '. Les étoiles fixes, dit-on, sont l'image du point géométrique. Soit : mais, par cela même qu'elles sont visibles, elles n'en sont que l'image; une étoile n'est pas plus un point que la distance de la Terre à Sirius, par exemple, n'est infinie. En résumé, la perception sensible n'embrasse que le fini; l'imagination atteint encore les infiniment grands et les infiniment petits, tant qu'ils restent finis; mais elle n'atteint ni l'infini, limite des infiniment grands, ni le zéro, limite des infiniment petits * : ces deux états extrêmes de la grandeur sont de pures idées, accessibles à la seule raison 4.
mais du monde plus concret du physicien : les éléments et les propriétés essentielles des corps échappent à nos sens, de sorte que la réalité physique et matérielle est invisible et insensible : le monde de la science n'est pas un tissu de sensations, c'est un svstème d'idées.