‹ De l'infini mathématiqueChapitre 231 sur 271 · Evbllin, Infini et quantité · texte numérisé non relu

Evbllin, Infini et quantité

578 LÏV. IV. — CONCLUSIONS

l'imagination, qui se joue dans l'indéfini '. C'est au contraire la raison qui réclame l'infini proprement dit, au moins à titre idéal et problématique, et c'est cet infini pensé qui permet d'imaginer sans cesse de nouveaux espaces et de nouvelles grandeurs toujours Gnies. En somme, les antithèses ne sont pas inconcevables, mais seulement inimaginables : ce que Ton reproche a l'infini, ce n'est pas d'être contradictoire ni même d'être inintelligible, c'est d'être irreprésentable f ; car tous les arguments dirigés contre l'idée d'infini reviennent à ceci : on ne peut construire cette idée dans l'intuition sensible. C'est en effet supposer implicitement cette construction possible que de définir l'infini par la synthèse successive de l'unité ou des parties de la grandeur; c'est donc exiger que l'infini tombe sous les prises de l'imagination, ce qui est évidemment absurde [cf. lre P., IV, iv, 14, 16]. Si Ton y prend garde, on s'apercevra aisément que toutes les objections qui consistent à voir dans l'infini réalisé « l'innombrable nombre » ou « l'inépuisable épuisé » procèdent de cette erreur et de cette illusion : on veut pouvoir se figurer l'infini 3. Concluons donc que les thèses n'ont aucune valeur objective, attendu qu'elles sont fondées uniquement sur les prétentions de l'imagination, ou tout au plus sur les besoins tout subjectifs de l'entendement.

19. Est-ce à dire que nous considérions les antithèses comme nécessairement vraies, et que nous les affirmions a priori ? Nullement. Fidèle aux enseignements de Kant, nous nous garderons bien de décider de la réalité par des concepts, et de trancher des questions métaphysiques par des raisonnements logiques. Sans doute, les antithèses ont pour nous plus de valeur objective que les thèses, attendu qu'elles reposent sur des idées rationnelles, tandis que les thèses sont inspirées par des présomptions de l'imagination. Mais il ne faut en conclure a priori qu'une chose : c'est que les antithèses peuvent être vraies, et sont au moins plus vraisemblables que les thèses.

4. Tout au rebours de Kant, qui attribue les thèses au dogmatisme et les antithèses à l'empirisme, nous attribuerions les thèses à l'empirisme réaliste, et les antithèses au rationalisme idéaliste (qui n'est pas plus dogmatique, du reste, que l'empirisme).

2. C'est pourquoi il devait être, par une nécessité logique, l'objet des attaques du phénoménisme.

3. Celle vue est d'ailleurs confirmée par l'histoire : les objections et les cri* tiques auxquelles l'idée d'infini a été de tout temps en butte sont parties des écoles empiristes et sensualistes, qui ont toujours confondu les images et les idées (cf. Pillon, Année philosophique 1890, p. 79 et note).

D'ailleurs, il convient de remarquer que l'imagination a aussi une part dans les antithèses mêmes : on affirme, par exemple, l'infinité du monde, par cette raison qu'on ne peut concevoir un temps ni un espace vide de phénomènes ! ; ce n'est pas « concevoir », c'est « imaginer » qu'il faudrait dire. C'est en effet l'imagination qui ne peut séparer l'intuition a priori de l'espace et du temps de tout contenu empirique, et qui éprouve le besoin de les remplir avec une matière sensible; mais on ne saurait ériger en loi de la nature cette exigence subjective de notre sensibilité. Au contraire, la raison conçoit sans peine l'espace et le temps comme formes pures, vides de toute matière perceptible; ce qu'elle ne peut concevoir, c'est que l'espace et le temps eux-mêmes soient limités, car cela est contraire h leur essence et à l'idée même de grandeur. Mais il ne s'en suit pas que le monde réel lui-même soit infini comme ses formes idéales et a priori : un monde fini dans l'espace et dans le temps est tout aussi intelligible qu'un monde infini qui remplirait le temps et l'espace. Cette question ne peut d'ailleurs être résolue par l'observation, et Kant a eu raison de dire qu'elle dépasse toute expérience possible. Aussi ne relève-t-elle pas de la Science proprement dite, mais de la Philosophie de la nature : elle ne peut être résolue par une constatation directe, mais par des hypothèses plus ou moins probables qui permettent de rendre compte des faits observés * [ni, 6]. U nous suffit d'avoir ruiné la prétendue démonstration mathématique de l'atomisme, et d'avoir réfuté l'argument logique qu'on a cru pouvoir tirer, en sa faveur, de l'impossibilité de l'infini réalisé 3 [III, iv, 2]. En somme, tout ce qu'on peut affirmer a priori avec une certitude absolue touchant les antinomies mathématiques, ce ne sont pas les antithèses formulées par Kant, mais seulement les propositions suivantes :

L'espace et le temps sont infinis, donc le monde peut être infini dans le temps et dans l'espace.

L'espace est continu et divisible à l'infini; donc la matière étendue peut être continue et divisible à l'infini.

Quant aux antinomies dynamiques, les thèses, reposant sur la

i. Ka.nt, loc. cit. Premier conflit des idées transcendentales : Remarque sur l'antithèse.

2. Sur cette question qui sort de notre sujet, voir Hannkquui, Essai critique sur l'hypothèse des atomes dans la science contemporaine (Paris, Masson, 1894).

3. Voir p. 49i, note 3. — Cf. Pillon, V Evolution historique de Vatomismet ap. Année philosophique 1891 (p. 106-108, 197-200, 204-207).

prétendue impossibilité de l'infini réalisé, ne nous paraissent nullement démontrées; les antithèses, fondées sur des principes rationnels, possèdent la certitude ou la probabilité que Ton voudra attribuer à ces principes eux-mêmes.

20. En résumé, les prétendues antinomies de la raison pure sont dues à la confusion que Kant a établie entre les idées de la raison et les fantômes de l'imagination, et notamment entre l'infini et l'indéfini. Ce ne sont donc pas des conflits de la raison avec elle-même, mais seulement avec l'entendement et l'imagination. Ainsi la raison n'est pas vouée à d'insolubles contradictions dès qu'elle dépasse le champ de l'expérience possible : elle n'est pas condamnée à errer irrémédiablement quand elle s'efforce d'atteindre la totalité des phénomènes et de connaître le monde par des idées pures. En particulier, l'idée claire et distincte de l'infini est exempte des absurdités et des contradictions qu'on lui a reprochées, et qui viennent simplement de ce qu'on a cru en trouver l'équivalent dans l'indéfini de l'imagination. Cette idée, nécessaire à la Mathématique, s'impose par là à la spéculation métaphysique, et peut avoir une valeur objective; elle peut même servir de fondement problématique à une Philosophie de la nature. En tout cas, il n'est pas permis de bannir a priori l'infini de la réalité par des démonstrations soi-disant mathématiques, et d'échafauder une Métaphysique finitiste sur des arguments purement logiques. Nous ne nous flattons pas non plus de résoudre les questions de cosmologie rationnelle par des raisonnements mathématiques : tout ce que la logique nous permet d'affirmer, c'est la possibilité, et non la réalité d'une grandeur infinie. Concluons donc que, malgré le criticisme, la Métaphysique reste possible, et que, malgré le néo-criticisme, une Métaphysique infiniliste est probable.

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