Il y a bien des manières d'entendre la li
berté. Si je consulte le sage de Zenon , il me dira que c'est dans la philosophie, et non dans les lois écrites, qu'il faut aller chercher cette indépendance qui seule procure la vraie liberté (1). Au contraire, le bourgeois du moyen âge est loin de se contenter de cette liberté spirituelle : il lui faut des chartes et des garanties municipales solennellement jurées; il lui faut un affranchissement de sa personne. Sans quoi il ira verser son sang sur le champ de bataille de la commune: Si maintenant je passe du Portique et de la cité féodale au dix-neuvième siècle, je trouve que la liberté civile et politique du citoyen français s'éloigne autant des libertés chéries de ce bourgeois que de la liberté philosophique du stoïcien s'écriant : « Il n'y a que moi de libre ; tous les mé- » chants sont des esclaves ! »
Ce n'est pas tout : dans le sein de la liberté extérieure, de cette liberté qui n'est pas seulement la tranquillité de l'âme et la victoire de l'esprit sur les passions, dans le sein, dis-je, de la liberté civile et de ki liberté politique , il y a de nombreux degrés. Le Romain n'était pas libre sous César comme il l'était sous la république. Nous sommes libres aujourd'hui d'une autre liberté que celle de la Convention ou de
(1) Quid est prœcipuum ? in primis labris animam habere (être toujours prêta mourir). Hœc res efficit non è jure Quiritium liberum, sed è jure naturte. Liber auteni est, qui ser- \itutem effugit suî ! Sibi servire, gravissima servitus est.
Sénèque (Nalur. quœst., lib. 3, Prcefatio).
À ceci se rallache le paradoxe 5 de Cicc'ron , intitulé : Solum sapieiitem esse liberum.
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Napoléon, lussi a-t-il toujours été fort dillicile de donner une boi ne définition de La Liberté (1). Dans
ni acception La plus large, la Liberté est le pouvoir de vivre comme on veut, Quid est enim libertasl Potesias viv lis (2). Mais cette liberté illi-
mitée, abstraite, n'appartient qu'aux sociétés imaginfeires. L'homme n'est pas né pour en goûter la réalisation pratique; elle tuerait la vraie société, et le législateur doit intervenir comme un médecin habile pour la dispenser graduellement et par doses mesurées. C'est ce qui a fait dire au plus nul de nos publicistes : « La liberté est le droit de
;<iire toui ce que les lois permettent (3).» Quoi donc, cependant ! le citoyen est-il vraiment libre si ces lois it arbitraires et tyranniques? 11 Test, sans cloute , en ce sens qu'il n'est pas esclave ; mais il ne peut se dire en possession d'une liberté sérieuse et digne de ce nom que si les lois, dictées par un
pritlibéral, accordent à l'homme tout ce qu'il est raisonnablement possible de lui donner, eu égard à sa capacité actuelle , aux circonstances contemporaines, à l'intérêt des autres et au bien de l'État.
2. Gomme ces distinctions tiennent directement à la politique et au droit public, elles nous éloigneraient de notre sujet si nous les poussions plus loin. Le titre de la Contrainte par corps n'envisage d'ailleurs la liberté que dans son élément prinior-
\) Y. l'almirnble rhapitre <?c Montesquieu ( Esprit des loi}, liv. XI, cli. 2).
(2, G < ér., toc, cit,
[oj Mt nlcs^uicu, (oc, cU.t cb. 3.
dial et essentiel, indépendamment des nuances plus ou moins caractérisées qui la diversifient chez les différents peuples. De quoi s'occupe-t-il, en effet? Ce n'est pas de la liberté politique pour laquelle les sociétés modernes disputent tant aujourd'hui ; ce n'est pas de la liberté civile pour laquelle les sociétés se sont tant agitées autrefois : c'est de la liberté corporelle, individuelle, la première de toutes, celle qui sert de fondement à toutes les autres , et sans laquelle toutes les autres s'évanouissent; j'excepte toutefois la liberté privilégiée du stoïcien ; car le stoïcien est surtout libre dans les fers !
3. Témoins des misères de la servitude , les jurisconsultes romains ont parlé de la liberté avec le langage de la vénération. Il semble qu'en faisant un retour sur eux-mêmes , ils aient éprouvé cette joie philosophique dont parle Lucrèce, et qu'inspire le spectacle des maux dont on est affranchi.
» ÏSon quia vexari quemquam est jucunda voluplas,
» Sed quibus ipse malis careas, quia cernere suave est (1). »
Leurs maximes, en effet, eialtent la liberté; elles élèvent à la plus grande hauteur ce don de la Providence. — « De toutes les choses, disait Caius, la liberté est la plus précieuse et la plus favorable : » Liberlas omnibus rébus favorabilior est (2).
(1) Lib. 2, au commencement. J'ai exprimé ailleurs c§lte pensée ( Revue de législ.', 1846 , p. C ). Elle trouve sa place
(2) L. 122, D., De reg.jàfis.
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Elle est inestimable, i ajoutait le jurisconsulte Paul(l] : Libéria* inœslitnabiUs resest (2)« Elle n'est (I mis le commerce, d'après lïpien (3). « Dans le doute, suivant Pomponius, il "faut toujours se prononcer pour la liberté : » Quotiès dubia interprétatif (ibertatis est, secuhdum libertalem respondendum erii (4); et la rigueur du droit doit, ainsi que l'enseignait le même Ulpien , s'abaisser devant la faveur de la liberté (5),
l\. Toutes ces maximes sont admirables; elles
sont vraies; il faut les respecter ; il faut surtout les
>ecter plus que ne firent les Romains, qui,
tout en glorifiant la liberté, ne la foulèrent que
trop souvent aux pieds (6).
Comment se fait-il, cependant, que la contrainte par corps ait trouvé place, chez tous les peuples le"S plus éclairés, à côté des lois civiles qui rendent cet hommage à l'excellence de la liberté?
C'est qu'il n'y a pas de droit de l'homme, si considérable qu'il soit, qui ne trouve sa restriction et sa limite dans quelque obligation corrélative
(1) L. 406 et 476, § \, D , De reg.juris.
(2) Jurxge 1. 3, D., Si tjuadrupes.
(3) L. 9, § 2, D., De statu liber. ,]. 32, § 7, D., De recept.
(4) L. 20, D., De reg.juris.
Junge I. 32, §fîn., D., Ad leg. Falcid. L. 179, D., De reg.juris.