CXXVIII PRÉFACE
On espère que le duc y mettra obstacle par quelque acte de son équité (1). Mais Antonio dit avec crainte : « Le duc ne peut s'empêcher de suivre la » loi , ni ôter aux étrangers les sûretés dont ils «jouissent. Il faudra que je donne une livre de ma » chair. Ce bourreau en veut à ma vie. »
Alors le duc envoie consulter Bellario , savant jurisconsulte (2) , et voici la sentence conseillée par ce juge plein d'humanité :
« Le contrat te donne , ô Shylock ! une livre de » chair ; prends-la. Mais ce contrat ne te donne pas »une goutte de sang. Si donc , en coupant la chair, »tu fais couler une goutte du sang chrétien . tous »tes biens seront confisqués au profit de la répu- » blique. — Ainsi prépare-toi ; ne verse pas de sang , »et puis ne coupe ni plus ni moins d'une livre » précise. Si la balance penche de la valeur d'un » cheveu , tu es mort et tes biens sont confisqués. »
Ces citations ne sont pas réunies ici pour faire des romans , ainsi que me le reprochait feu mon confrère M. Berriat Saint-Prix , à une séance de l'Académie des sciences morales et politiques , où nous discutâmes tous les deux la loi des douze Tablés , lui dans le sens de Bynkerskoeck , moi dans le sens qu'on vient de voir. Je m'abuse peut-être ; mais je mets un grand prix à ces témoignages littéraires ; ils sont inspirés par une tradition dont la chaîne remonte aux plus anciennes sociétés , et se continue jusqu'au moyen âge par les replis invi-
(1) Act. III, se. 4.
(2) Act. IV, se. 1.
PBÉFACE. CXXIX
siblesde L'ignorance et de la grossièreté humaines; tradition qui repose à la fois et sur de puissants préjugés populaires et sur de grands faits juridiques; tradition qui , puisqu'elle est oubliée de certains savants, a d'autant plus besoin d'être fortifiée par le faisceau des preuves qui se tirent des lois , des mœurs, de l'histoire et de la littérature.
Maintenant, du droit de vie et de mort ainsi retrouvé dans notre âge barbare , passons au droit de mettre le débiteur en servitude.
Ceux que des susceptibilités de légiste ont portes à penser que dans la civilisation romaine l'aliénation de la liberté était contraire aux lois doivent
poser leurs scrupules quand ils étudient les législations barbares. Le droit de disposer de soi-même y est mille fois écrit et consacré, et il serait fastidieux de rappeler tous les documents qui, avec une monotonie fatigante et un triste sang-froid , reconnaissent à l'homme libre la faculté de descendre de sa condition pour revêtir les insignes de la servitude (1). L'esprit de clientèle, si énergique chez
(1) Ducange, \° Obuoxiatio.
— Loi des Frisons, t. 1 J, § 1 : « Si liber liomo spontanea
»> voluntate, vel sorte, necessitate coactus,nobili, seu »> libero, seu etiam lito in personam et servitium liti » se subdiuerit. »
— Capital. Theod. Cantuar., c. 12 : « Homo 13 onno-
» rum seipsum potest faeere servum. »
— Loges Henrici I, régis Anglia?, c. 76 : Servi, aHi na-
» turà, alii facti et acti emptione, alii redeniptione, ■ alii sua \el alterius datione. »
CXXX PUÉFACE.
les peuples du Nord , acceptait sans étonneraient les actes de la volonté qui créaient des liens de supériorité et des positions dépendantes. C'était un moyen de recruter autour de l'homme fort des fidèles et des lites, qui, échelonnés dans la bande guerrière ou dans la famille, servaient d'assiette à une aristocratie vigoureuse et entreprenante. On pouvait donc non-seulement se donner un chef , mais aussi se donner un maître , et la liberté était respectée alors qu'elle s'abdiquait elle-même (1).
Cette souveraineté du Germain était beaucoup plus absolue que celle du Gallo-Romain ; car celleci était limitée, à certains égards, par les lois de Rome qui protégeaient la liberté de la personne contre ses propres écarts. Toutefois la différence n'était que dans le plus ou le moins d'étendue du droit d'aliéner son indépendance. C'est ce que nous avons vu tout à l'heure par la discussion des lois romaines sur ce sujet. 11 est certain qu'en envahissant les Gaules , les Germains y trouvèrent la pratique de l'aliénation de la liberté. « Viens avec » moi , dit un Gallo-Romain , dans Grégoire de » Tours, et vends-moi dans la maison de ce barbare, )) et ce prix de moi-même sera pour toi. » Vent mecum et venunda me in domo barbari illius ; sitcjue tibi lucrum pretium meum (2) .
(1)V Dueonge, v° Scrvus.
(2) III, 15, trad. de MGil zot, p. 12:).
M. Au-. Thierry, lettre S, p. 142. Cette anecdote est