‹ De la méthode littéraire; journal d'un professeur dans une classe de premiereChapitre 102 sur 443 · MARQUIS ET BOURGEOIS DA>'S MOLIERE · texte numérisé non relu

MARQUIS ET BOURGEOIS DA>'S MOLIERE

seul VOUS sera profitable: vous ne recommencerez pas aussi étourdiment la fois suivante. »

Il faut donc, avant tout, voir le sujet, c'est-à-dire :

1° écarter tout ce qui ne s'y rattache pas étroitement ; 2° chercher une formule brève et claire qui le résume en quelques mots.

« Le discours, dit Fénelon, est la proposition développée. La proposition est le discours en abrégé. » Il faut trouver d'abord cette proposition et l'exprimer dès le commencement. Rien ne vous forcera mieux à voir le sujet, le début n'étant que l'expression très nette de Vidée générale qui fera l'unité de la dissertation.

Cette idée est comme toutes les idées humaines : elle se présente sous deux aspects. Il n'y a pas de principe, icibas, auquel on ne puisse en opposer un autre, pas de proposition de laquelle on ne puisse rapprocher une proposition contraire. « Pour et contre », « oui et non », « blanc et noir ». Protagoras en avait tiré sa méthode ; et vous n'ignorez pas qu'il s'y connaissait. Nous allons la lui emprunter; nous supposerons qu'il revient faire sur Molière notre conférence :

Mesdames et Messieurs, déclarerait-il, Nous allons démontrer que Molière a peint la société de son temps j Mais on pourrait aussi bien soutenir le contraire, et dire qu'il a peint les travers les plus généraux de l'humanité.

Naturellement, l'une des deux thèses est aussi juste que l'autre. Je sacrifierai pourtant la seconde à la première, parce que la Sorbonne m'oblige à exposer la première. Et je dirai :

i" PHRASE : La thèse rejetée.

Quoique Molière soit surtout célèbre par ses comédies de caractères, quoique nous trouvions dans ses pièces une peinture générale des travers de l'humanité, il n'en a pas moins tracé un tableau particulier de la société de son temps.

2* PHRASE : La thèse adoptée.

C'est pour lui une nécessité, parce qu'un travers trop général ris- Bezard. — Méth. Il

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querait d'être un peu abstrait, et qu'une définition si étendue ne convient guère qu'à des maximes, dans le genre de La Rochefoucauld • il faut que les personnages de la comédie, pour donner l'illusion de la vie, soient vraiment des individus, appartiennent à un certain monde, habitent telle ville, exercent tel métier, vivent à telle époque ; bref, comme Molière l'a dit lui-même :

3* PHRASE : Citation — seule — ou amenée par une dernière idée.

Première manière :

« Lorsque vous peignez les hommes, il faut peindre d'après nature. On veut que ces portraits ressemblent, et vous n'avez rien fait si vous n'y faites reconnaître les gens de votre siècle. » (^Critique de l'École des Femmes, scène 6.)

Deuxième manière :

... vivent à telle époque. Aussi esl^ce tout un monde, toute une société qui revit sous nos yeux dans les pièces de Molière ; il nous transporte sans efTort plus de deux siècles en arrière ; nous sommes à Versailles, à Paris, en 1660, en i665, dans le salon de l'Œil de Bœuf ou dans un hôtel du Marais ; plus vivante encore que l'histoire, la comédie est bien pour nous la « résurrection du passé».

La première citation est préférable, parce qu'elle est plus courte et plus originale. Malheureusement, et quoique je vous recommande d'apprendre par cœur les passages de ce genre, on n'a pas toujours sous la main des textes aussi précis le jour de l'examen; il faut savoir se contenter d'un trait moins difficile à retenir. Souvent, d'ailleurs, la citation vous est fournie par le sujet lui-même. Certains candidats naïfs la transcrivent dès la première ligne : ils ont tort ; vous ne devez jamais commencer par la citation, parce qu'il est nécessaire de définir tout d'abord, dans les deux premières phrases, l'idée générale à laquelle vous la rattachez. A la fin du préambule, elle vous fournit au contraire la clausule désirable.

C'est ainsi qu'on évite les singuliers préambules qui nous ont été proposés. Je n'aurais jamais cru, avant de vous lire, qu'il y eût tant de manières de ne pas poser le sujet !

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Représentez-vous Molière, un pinceau à la main, peignant ses contemporains. Fùt-il doué des plus grandes dispositions pour la peinture, je suis sûr qu'il ne ferait pas mieux avec le pinceau qu'il n'a fait avec sa plume.

Ainsi débute un de vos camarades de la division D. Naturellement, il ne manque pas ici d'imitateurs parmi ceux qui cherchent, comme M. Jourdain, à ne pas -dire simplement les choses comme tout le monde. L'un nous assure, avec son Manuel d'histoire littéraire, que « Molière est un génie de tradition purement française ; que ses ancêtres ne sont ni les Grecs, comme pour Racine, ni les Romains, comme pour Corneille; que sa règle est surtout dans la manière de concevoir la vie... », etc., etc., pendant deux pages! L'autre... Mais à quoi bon les énumérer, quand nous en avons un qui les éclipse tous ?

Le soleil s'est levé : retirez-vous, étoiles !

Cela vaut la statue de Memnon et la fleur nommée Héliotrope. Ecoutez :

Il y a en poésie, en littérature, une classe d'hommes hors de ligne {sic), très peu nombreuse, cinq ou six en tout, peut-être, depuis le commencement, et dont le caractère, l'universalité, l'humanité éternelle est intimement mêlée à la peinture des mœurs et des passions d'une époque. Dans le passé grec, après la grande figure d'Homère qui ouvre glorieusement cette famille, nous ne pouvons guère y rattacher que Ménandre. Sophocle ne peut être déplacé, en effet, de son piédestal purement grec. . .

De qui est ce piédestal ?

— De Sainte-Beuve, Préface des œuvres de Molière, 2 vol., i84o.

— Optime pour Sainte-Beuve ! Ce piédestal est imposant. Il me plaît. Telle la trompette marine à M. Jourdain. Je continue :

... de son piédestal purement grec. A Rome, nous ne trouvons que Plante, peintre profond et divers, directeur de troupe et acteur, comme Shakespeare et comme Molière ; puis il faut nous transport ter...

if)/} l'esprit classique au XVIl'' SIÈCLE

B. — Au déluge !

... aux temps modernes et à la Renaissance pour retrouver les hommes que nous cherchons: Shakespeare, Cervantes, Rabelais et Molière : les voilà tous I

(Hélas, ils sont trop !)

Molière, en particulier, est l'homme du siècle où il a vécu.

Enfin ! Mais cette allusion au sujet n'est qu'un lapsus ; l'auteur du devoir se hâte de retourner aux grandes considérations philosophiques, empruntées d'ailleurs à un autre critique.

Voilà le fruit de longs et consciencieux efforts chez un bon élève ! Je n'insiste pas et pense que tout le monde a compris. — Il suffisait, au contraire, pour bien voir le sujet, le modeste sujet, de laisser de côté tous les accessoires, et de traduire aussi fidèlement que possible, en deux ou trois phrases très simples, la question qui vous est posée.

Que le début soit simple...

et bref! et nous explique le sujet, tout le sujet, rien que le sujet ! Il n'est pas bien difficile, du reste, d'y parvenir, et plus d'un élève sérieux s'est rapproché du préambule que nous venons de rédiger. Tout le monde n'a pas la vocation exceptionnelle et tenace de Thomas Diafoirus.

II. — Après avoir vu le sujet, il faut en distinguer les différentes parties^ toujours suivant la même méthode, en divisant, redivisant et subdivisant sans cesse... Je ne fais ici qu'emprunter les termes par lesquels Lavoisier définissait l'analyse. Les exemples que nous avons à tirer de Molière sont très nombreux. Divisons-les en deux groupes : les moins importants — les plus importants. La matière vous y invite : « la société de son temps, vous dit-elle, et en particulier les marquis et les bourgeois. » Donc, dans une pj'cmière partie, assez rapide, nous montrerons les procédés de Molière d'après des exemples nombreux,

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