Première partie : Lapeintare légère des différentes conditions
Si beaucoup d'entre vous ont étourdiment négligé la première partie de la matière, plusieurs en ont vu l'importance. Ils ont énuméré des exemples convenables. Mais ils les ont énumérés au hasard, sans les rattacher à uneidée générale, définie dans la première ligne et rappelée dans la dernière. B., par exemple, le second, commence ainsi, ex abrupto: « Don Juan n'est pas seulement un homme ridicule... » 11 nous parle ensuite de Tartufe, d'Harpagon, même de Néron et d'Aman, en passant par Valère, Élise et Cléante... Et il termine par ces mots peu lapidaires : a Cléante gardait sa jeune veuve ». — Je ne vois à aucun moment ce qu'il prétend prouver par cette énumération d'exemples ; ça ne commence pas ; ça ne finit pas; ça défile!... Rien de mieux, certes, que les exemples: la recherche des exemples précis est pour vous le commencement de la sagesse ; mais il faut qu'ils soient précédés d'une déclaration générale, qu'ils démontrent quelque chose, jusqu'au moment où, jugeant la thèse suffisamment expliquée, vous terminerez par l'inévitable C. Q. F. D.
Voici comment il fallait construire ce paragraphe :
Le procédé le plus facile, et que Molière ne dédaigne pas, consisîe à emprunter aux différents métiers leur langage, leur vocabulaire, leurs ridicules particuliers. Chacun sait combien l'habitude du métier influe sur le caractère et jusque sur le physique, comme la répétition quotidienne des mêmes gestes, des mêmes paroles, des mêmes actes arrive à nous faire une seconde nature. Les uns, caractères faibles, à l'esprit étroit et au cœur timide, s'identifient tellement avec leur profession, ils sont tellement devenus officiers, professeurs, négociant = , caissiers, qu'ils finissent par n'avoir plus d'autre raison de vivre et meurent le lendemain de leur retraite. Les autres, qui savent rester des hommes en dehors de leur fonction, n'en reçoivent pas moins fortement l'empreinte. C'est cette empreinte, à la mode de 1660 ou
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de 1670, que Molière a très heureusement saisie. Presque tous ses personnages secondaires, épisodiques, sont bien de cette époque et ne peuvent être que de cette époque, les habitudes du métier se modifiant elles-mêmes avec les institutions et les mœurs. — Il faudrait chercher longtemps pour trouver en Seine-et-Oise des paysans aussi naïfs que ceux de l'Ile-de-France représentés dans Don Juan ; on ne les rencontre plus guère que dans les caricatures de « Nos bons villageois ». — Ils sont bien aussi du bon vieux temps, les hommes -d'affaires comme Harpagon, prêteurs à la petite semaine, les femmes d'affaires comme Frosine, qui tendent la main pour recevoir leurs petits bénéfices. Les nôtres sont d'une autre envergure, et c'est dans d'immenses halls, éclairés par la lumière électrique, avec bureaux luxueux, tapis et dorures, qu'ils nous servent leurs « lézards empaillés ». — J'ose affirmer, pour l'honneur de la corporation des professeurs, que le charlatan se fait plus rare parmi eux, sous la forme trop cynique des maîtres de M. Jourdain. — Les notaires, enrichis, devenus des hommes du monde, réservent plus exclusivement pour la rédaction de leurs actes le style barbare et les manières pédantes dont se plaignait Philaminte. — Qui trouverait aujourd'hui, si ce n'est dans quelque province reculée^ ces vieilles servantes aussi insupportables que dévouées, d'autant plus insupportables qu'elles sont plus dévouées, des Dorines, des Martincs, des Nicoles? — Le domestique bel esprit, le Mascarille ou le Jodelet, qui allait faire fortune au xviiie siècle (l'aristocratie se recrutant alors dans le corps des laquais), est bien d'une époque où la simplicité des mœurs rapprochait parfois les distances créées par les lois; tandis que les mœurs, aujourd'hui, approfondissent les fossés comblés par les institutions. — Que dire, enfin, des médecins, des immortels médecins de Molière, avec leurs chapeaux pointus, leurs grandes robes, leurs seringues, leur rhubarbe, leur jargon semi-latin et les moyens presque enfantins par lesquels ils s'imposaient à l'humanité souffrante? Aujourd'hui, nos médicastres rougiraient de ces procédés barbares : les leurs sont plus perfectionnes; Diafoirus et Purgon seraient pour tout de bon « reniés par leurs confrères ». Ni par la robe, ni par la langue, ni par le nom de leurs remèdes, ni par la simplicité de leur monture, les « princes de la Science » ne rappellent M. Desfonandrès. Nous avons changé tout cela. Le contraste est sensible, comme poTir les professeurs, comm*? pour les servantes, comme pour les gens d'affaires, comme pour tous les métiers que nous dépeint Molière. Par la physionomie, par le langage, par les habits, par les manières superficielles, par tous les détails accessoires qui font qu'un siècle diffère des autres, ces personnages sont bien et uniquement de leur époque.