‹ De la méthode littéraire; journal d'un professeur dans une classe de premiereChapitre 112 sur 443 · V. — Sans aller trop vite, de peur qu'on ne le renverse · texte numérisé non relu

V. — Sans aller trop vite, de peur qu'on ne le renverse

— Patatras ! Voilà le contresens attendu, et assez naturel, d'ailleurs, si l'on ne s'attache pas à la suite des idées. Qu'en pensez-vous, B. ?

B. — Le second vers, n'étant que la suite du premier, signifie : sans aller trop vite, sans se presser, puisqu'il n'est pas harcelé par la crainte de voir son œuvre légalement interrompue avec sa magistrature. Il connaît les longs espoirs... Patiens quia œternus!

— Voilà qui est mieux vu.

C. — Mon texte porte une virgule entre précipiter et de peur .

— Cette virgule est fâcheuse, et nos éditions, plus correctes, se conforment, en la supprimant, à l'édition origi-

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o-inale. Les variantes des éditions postérieures laissent voir plus clairement encore la pensée de Corneille :

Avecque jugement punit et récompense, Ne précipite rien de peur d'un successeur, Et dispose de tout en juste possesseur.

(Éditions de i643 à i656.)

Il ne faut pas négliger les secours de l'érudition : la comparaison entre les manuscrits et le texte imprimé ou entre les divers textes successivement imprimés nous permet de voir les progrès de la pensée d'un auteur et nous aide à le bien comprendre. Rappelez-vous d'ailleurs qu'en pareil cas le texte qui fait loi est le dernier revu par l'auteur, c'est-à-dire, pour Corneille, l'édition de 1682. Celui-là, comme les précédents depuis 1 656, ne porte pas de virgule. . .

Ce qui n'empêche pas, naturellement, avec ou sans virgule, le plaidoyer de Cinna de pécher par la base. Voulezvous nous le montrer, C? Revenez aux prémisses, à ce postulat du bon despote.

C. — Le pouvoir absolu exigerait de l'homme une telle vertu qu'un bon despote est bien difïîcile à rencontrer...

— ... et qu'en fait cet oiseau bleu n'a jamais été visible que pendant de très courtes périodes. Qui voyez-vous?

de M. — Henri IV.

— Oui, pendant dix ans, et dans des circonstances très particulières. Un despote n'est jamais que l'homme d'un moment. Les Romains l'avaient bien compris, qui ne nommaient un dictateur que dans des cas graves, et pour six mois. Il est probable que, si Henri ÏV avait régné cinquante ans comme Louis XIV ou soixante ans comme Louis XV, il aurait perdu beaucoup de ses qualités. Encore son pouvoir n'était-il pas absolu comme celui de ses successeurs. Certaines craintes étaient pour lui le commencement de la sagesse. Rien n'obscurcit, en effet, le jugement, rien n'altère le sentiment de la justice comme un pouvoir sans limites et sans contrôle. Si Louis XIV avait eu le bonheur de mourir au lendemain de la paix de Nimègue, ou Napoléon après la paix d'Amiens, ils nous apparaîtraient

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toujours comme des despotes, mais nous reconnaîtrions qu'ils ont été de bons despotes ; ils ont eu (et plus de trois ans) leur triennium Neronls... Le vice du système, par malheur, est qu'il ne peut pas durer, et qu'il faut dire toujours : « Mais attendons la fin ! » Lorsqu'un homme est porté trop haut, fût-ce par l'enthousiasme aveugle d'une nation, le vertige le prend, et il tombe... sur la tête des imprudents responsables de sa folie. Quant à la crainte de nuire à leurs héritiers, elle est généralement assez faible chez les despotes. S'ils n'ont pas tous la cynique impertinence de Louis XV, la plupart songent avec lui, dans le secret de leur égoïsme : « Bah ! les choses telles qu'elles sont dureront bien autant que nous ! » (i) Voilà ce que Ginna sait, et ne dit pas. En revanche, il continuée dire ce qu'il ne pense pas. Il attaque directement les principes républicains. Exposez-nous, P., le second argument 4.e Cinna.

Second argument : Les défauts de la démocratie.

P. — Après avoir exagéré les avantages du despotisme, il flétrit rigoureusement les défauts de la démocratie. Nous trouvons d'abord le même genre de sophisme qu'au début de la première partie. Là le tyran était bon, toujours, par définition ; ici la démocratie n'est jamais bonne, par principe :

Mais quand le peuple est maître, on n'agit qu'en tumulte. La voix de la raison jamais ne se consulte.

Le principe en est détestable, déclare Cinna; il consiste à éparpiller sur mille têtes et à limiter dans un temps très court la puissance des magistrats, au lieu de la concentrer sur la tête d'un homme jusqu'à sa mort. Elle ne fait que de « petits souverains », le consulat n'étant qu'une royauté .iffaiblie, exténuée, réduite à l'impuissance. Elle ne les fait (f que pour une année »...

La conséquence de cette faiblesse dans le pouvoir est triple :

1° Il n'y a pas de suite dans les desseins, chaque magistrat

(i) Mémoires de l/™« du Ilaasset, éd. de iSai, p. 94.

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se gardant bien de travailler pour son successeur. (Le sens du vers lo est par là confirmé.)

2° Il n'y a pas de patriotisme dans les actes, chaque magistrat n'ayant pas un intérêt assez fort dans les résultats lointains de l'entreprise pour la diriger avec zèle. Il se paie autrement, et plus vite :

Dans le champ du public largement il moissonne.

3** Il n'y a pas de contrôle ejjlectif dans le gouvernement, les coupables étant

Assurés que chacun leur pardonne aisément, Espérant à son tour un pareil traitement.

— Bien résumé. Et... que pensez-vous de cette théorie? Etait-elle démentie ou non par les faits ?

P. — A la fin de la République, dans la période qui précède immédiatement les guerres civiles, elle pouvait être juste. Elle ne l'est pas si l'on considère l'histoire entière, la longue histoire des progrès de la République...

— Nous trouvons, en effet, toujours la même manière de raisonner. J'insiste parce que nous la reconnaissons aujourd'hui encore chez tous les ennemis de la démocratie. Ils parent des plus belles couleurs le gouvernement de leur rêve, sans avouer qu'il n'a jamais existé dans cette pureté ; ils ont beau jeu, ensuite, à ne signaler que les défauts des sociétés modernes, sans dire un mot de leurs vertus. Certes la critique de Cinna est très pénétrante; il est même salutaire pour la démocratie de voir ainsi mettre en lumière les vices dont elle pourrait périr. Mais le sophisme consiste à ne pas signaler les remèdes fournis par la nature, et qui permettent à certaines républiques très connues de faire, dans les deux mondes, une assez bonne figure. Ces remèdes sont :

1° Vinstincl populaire, qui substitue aux calculs ambitieux d'un gouvernement despotique la prudence un peu lente, mais infiniment plus sûre, des citoyens intéressés (réponse aux vers 17-18);

2° le patriotisme des bons citoyens, qui, en fait, se sont

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vus, à Rome et ailleurs, préférés aux démagogues pendant de très longues périodes (réponse aux vers 19-20);

3° le contrôle très effectif exercé par les assemblées élues, dans les républiques ou les monarchies constitutionnelles assez éclairées pour ne pas courir au suicide par la négligence (réponse aux vers 22-23).

Et telle avait bien été l'histoire de Rome pendant des siècles. Cinna ne le dit pas, et pour cause. Il plaide...

B. — Est-ce qu'à l'époque de Corneille les spectateurs étaient capables de juger ainsi ce passage ? On ne connaissait guère, alors, les caractères vrais de la démocratie.

— Une partie assez importante du public était plus instruite de ces choses que vous ne le pensez. On connaissait assez l'antiquité classique pour en raisonner. La génération de Corneille (né en 1606) avait été sérieusement élevée dans les collèges de l'Université ou de l'Oratoire, et, même chez les Jésuites, dont les maisons étaient les plus florissantes, la lecture des textes anciens se trouvait être une école de politique libérale. Maxime va répondre à Cinna ce que dira cent ans plus tard Montesquieu : la a vertu » (c'està-dire le patriotisme) est l'âme des républiques et les préserve des excès inhérents à leur nature, tant qu'elles méritent de vivre. L'amour de la liberté, notamment, a été pendant des siècles l'âme du peuple romain,

Et cette vieille erreur que Cinna veut abattre Est une heureuse erreur dont il est idolâtre, Par qui le monde entier, asservi sous ses lois, L'a vu cent fois marcher sur la tète des rois.

De plus, nous sommes en 16ZI0. Le despotisme de Richelieu n'a pas encore comprimé toute révolte généreuse.

Un froid sombre n'a pas [encor] saisi les âmes, (i)

Il eût dépendu des Français, après sa mort, de faire une révolution analogue à la révolution anglaise. Si la légèreté ; parisienne et l'indifférence provinciale ont laissé la Fronde tourner en une échauffourée galante, sous le nom d'un jeu

(i) V. Hugo, Chdliments, I, 7.

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