‹ De la méthode littéraire; journal d'un professeur dans une classe de premiereChapitre 116 sur 443 · L ESPRIT CLASSIQUE AU XVII* SIECLE · texte numérisé non relu

L ESPRIT CLASSIQUE AU XVII* SIECLE

D'où vient que ce renseignement grammatical puisse être donné en vers et que cette morale savante reste une morale de poète ?

D. — A cause de la rime.

— Sans doute. Mais Dorchain vous signale un autre clément de l'harmonie poétique...

D. — Les coupes.

— Je crois, en effet, que l'art est ici dans la distribution des coupes ; grâce à elles, le poète prolonge indéfiniment le mot de valeur, le mot modeste et touchant, le mot « regret ». L'effet est le même que s'il le répétait quatre fois, de son air bonhomme, en baissant le ton à mesure qu'il avance :

J'ai regret —

que ce mot —

soit trop vieux —

aujourd'hui^

De même, dans le vers suivant, nous trouvons trois coupes, trois groupes de mots élégamment distribués, de manière que le mot de valeur, énergie, soit, pour ainsi dire, trois fois répété sans monotonie :

11 m'a toujours semblé —

d'une énergie — j

extrême I

La Fontaine ne hoche plus la tête. Il la relève, il fait cej geste brusque de l'avant-bras par lequel nous accompa-i gnons une affirmation... énergique. C'est qu'il est plein de! son sujet; il considère ces choses comme prodigieusement | intéressantes, et il nous y intéresse par sa grande sincé-j rite. Il y a des grammairiens assommants par leur pédan-;: tisme. Mais il y en a de touchants par leur naïveté: Lai Fontaine est de ceux-là. '

Ces vieux mots ne valaient-ils pas, d'ailleurs, la peine d'être rappelés? Guider , de cogitare; engeigner, de ingeriiiim,]\ Toute la malice du moyen âge y est contenue. « Croire » serait un mot banal, et «tromper », un mot brutal ; ces idées, sans correctif, sans restriction, plates et nues, seraient

l'expression dans la fontaine igS

d'une évidence prosaïque, à peine digne d'être signalées. Mais cuider ! engeigner surtout ! sont déjà presque une peinture. — Ingenium ! engin ! engeigner ! Dépenser, pour tromper autrui, des prodiges d'habileté, de raalice naturelle et de talent acquis, Vingeniam latin complété par l'ingéniosité gauloise, l'art ajouté à la nature ! Voilà qui va poétiser les personnages de la fable ; voilà qui nous détourne de cette vilaine chose qu'est la tromperie toute nue pour nous amuser des efforts et de l'intelligence déployée par des coquins séduisants. Cartouche et Fra Diavolo n'ont jamais passé pour des gens vulgaires. L'artiste nous fait oublier le gredin ! Ingenium, engeigner ! Oui vraiment, nous sommes conquis, nous répétons à notre tour :

J'ai regret que ce mot soit trop vieux aujourd'hui I Il m'a toujours semblé d'une énergie extrême,

La fin de la fable est bien jolie aussi. Mais nous avons mieux à voir encore dans la fable elle-même.

IL — La comédie.

Si charmante, en effet, que soit chez La Fontaine l'expression directe de ses jugements, je préfère les passages où il cesse de se mettre en scène, où le poète lyrique s'efface pour laisser parler le poète dramatique, et où il ne s'exprime plus que par la bouche de ses personnages. Dans les textes mêmes que vous nous avez cités, vous trouvez cette seconde manière aussi bien définie que l'autre. Cherchez donc, T., à la fin de la fable le Bûcheron et Mercure (V, i), quel est le mot qu'il faut remarquer.

— Une ample comédie à cent actes divers I

— Voilà le mot révélateur ! Voilà l'idée importante ! La morale, certes, reste toujours et partout le sujet de la fable, mais à condition de devenir de la mora/e en action. L'action, en effet, le drame, est autrement instructif que le sermon:

Une morale nue apporte de l'ennui.

Le conte fait passer le précepte avec lui.

(Le Pâtre et le Lion, VI, i.) Bezard. — Mélh. i3

194 l'esprit classique au xyii"* siècle

Appliquons à l'étude du conte la méthode employée déjà dans nos études sur les auteurs dramatiques. « Toute scène, avons-nous dit, est un combat », toute scène est une crise, lentement préparée, vigoureusement nouée, rapidement dénouée... Gomment divisez-vous la fable de la Grenouille ei du Rat, B. ?

— En trois parties :

1° du vers 5 au vers 19 (aquatique) : la préparation de la crise;

2° du vers 20 au vers 82 (elle tiré) : le combat ;

3® du vers Sa au vers 4i (chair et poisson) : le dénouement.

— Je préférerais, suivant nos habitudes, deux grandes parties, de manière que la seconde partie fût subdivisée en deux autres :

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