‹ De la méthode littéraire; journal d'un professeur dans une classe de premiereChapitre 189 sur 443 · UNE CONVERSATION DE MONTESQUIEU · texte numérisé non relu

UNE CONVERSATION DE MONTESQUIEU

tuelle excuse. Tâchez au moins, en général, de sauver les apparences, et ne me forcez pas à y regarder de trop près. Heureusement, j'avais donné deux fois déjà ce sujet et conservé les copies des premiers, celles qui nous manquent aujourd'hui, puisque B., de M. et les autres n'ont pas traité ce sujet. Elles étaient notées i4, i6, 17 et 18. Les auteurs des deux dernières ont obtenu d'ailleurs 17,5 et 18, 5 au baccalauréat. Voici à peu près le plan qu'ils avaient suivi :

Préambule : Succès du livre de Voltaire.

I. — Éloges : Les faits heureusement signalés par Voltaire. Gloire du roi — La guerre et la diplomatie — Les lettres et les

arts — But de la politique française.

II, — Critiques : Les faits malheureusement négligés par Voltaire.

1. Fautes personnelles de Louis XIV — son ambition — son orgueil.

2. Vices du régime politique — le despotisme — comparaison entre la France et l'Angleterre.

3. Conséquences visibles en iy52 : les menaces de révolution.

Dernières paroles :

On ne peut partager sans réserves l'enthousiasme de Voltaire.

Et voici maintenant le dialogue qu'il est facile d'en tirer. Il est le résultat d'une triple collaboration : celle de vos deux prédécesseurs... et d'un étudiant de 25« année, mon meilleur ami !

Le marquis. — Bonjour, Monsieur. J'arrive de voyage, et ma première visite est pour vous. Je vous dérange peut-être dans vos études .^. . .

Montesquieu. — Nullement, cher Monsieur. J'aurai le temps, ce soir et demain, dans ma solitude, d'achever le livre de M. de Voltaire...

Le marquis. — Le Siècle de Louis XIV ! On ne voyait que cet ouvrage chez les libraires de Paris ; on n'entendait pas parler d'autre chose dans les salons I Je serai, ma foi, bien aise de connaître, après tant d'opinions légères, le sentiment d'un lecteur comme vous.

Montesquieu. — Mais vous-même seriez peut-être plus capable de m'éclairer. Je n'ai connu que les dernières années de cette grande époque. Vous avez eu encore le bonheur de contempler Louis XIV dans toute sa gloire, et le privilège de l'âge...

Le marquis. — Oh I pour moi, vous le savez, je n'ai jamais été qu'un « saccageur de provinces »... comme dit l'hôte de Frédéric.

Mon opinion compte peu, dans les choses littéraires. Je vous avouerai, pourtant, que je me sens près de tout pardonner à ce polisson de Voltaire, même ses Lettres anglaises, en lisant les éloges qu'il fait de Louis XIV. Le récit de ses campagnes, surtout, m'a ravi. Savez-vous que je commandais à Denain, sous les ordres du Maréchal de Villars, un régiment de dragons qui fut fort malmené au cours de celte affaire ? Si vous aviez entendu les cris enthousiastes de « Vive le Roi » qui célébrèrent la victoire ; si vous aviez vu, autour des bivouacs, malgré la fatigue du combat et la tristesse du spectacle, la joie dxi moindre soldat, vous comprendriez combien Louis XIV était encore populaire dans ses armées et... Mais je sais que, sur ce point, nous ne serions pas complètement d'accord...

Montesquieu. — Dieu me garde de méconnaître, cher Monsieur, ce qu'il y avait d'admirable dans ces triomphes militaires. M. de Voltaire a eu mille fois raison de nous promener sur les champs de bataille où vous vous êtes signalé ; les noms de Turenne, de Gondé, de Luxembourg et de Villars, le souvenir de leur bravoure et de leur génie, le succès de leurs immortelles campagnes ont fait briller le nom français d'un éclat impérissable. L'amour de la gloire, en luimême, est un des sentiments les plus nobles qui fassent battre le cœur des hommes, et Louis XIV, avide de renommée pour lui-même, a répandu sur nous tous les rayons de son orgueilleux soleil. Oui, Louvois fut un grand homme ; tous les siècles rendront hommage à l'habileté d'un de Lyonnes...

Le marquis. — ... et à sa clairvoyance ! Ce n'est pas seulement par amour des combats que Louis XIV a fait la guerre 1 Ce n'est pas seulement « pour la gloire » qu'ont travaillé ces grands hommes. Ils voulaient, suivant la maxime du cardinal de Richelieu « mettre la France partout ovi avait été la Gaule » ; et le traité de Nimègue...

Montesquieu. — Je le sais. La Flandre et la Franche-Comté reconquises restent un éloquent témoignage en faveur de leur politique. Lorsqu'il m'est arrivé, à moi qui me tiens toujours éloigné de la cour, de passer à Versailles, je ne me suis pas arrêté sans émotion sur la terrasse, près du beau vase où ce souvenir est gravé ; on y voit, vous le savez, le roi dictant ses lois aux Batavcs et à leurs alliés, majestueux, plein de grandeur, « pace (nous dit l'inscription) in suas leges confecta » .

Mais, hélas! à ce beau jour quel lendemain I Après ces succès, au cours même de ces succès, que de fautes qui les ont diminués, puis compromis ! que d'abus de pouvoir ! quelle ambition I quel orgueil ! Dès les plus belles années du règne, après la brillante conquête des Pays-Bas consternés, quelle dureté chez les diplomates, quelle imprévoyance chez les généraux, quel aveuglement chez le roi tout-puissant I

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