‹ De la méthode littéraire; journal d'un professeur dans une classe de premiereChapitre 190 sur 443 · UNE CONVERSATIO:?? DE MONTESQUIEU · texte numérisé non relu

UNE CONVERSATIO:?? DE MONTESQUIEU

Aussi, à quoi voyons-nous aboutir tant d'efforts, tant de génie, tant d'hommes et d'argent sacrifiés ? Vingt-cinq ans de guerres désastreuses, h perte de nos colonies, la population diminuée, la misère des pauvres et la gêne des riches, le roi lui-même obligé d'envoyer sa vaisselle plate à la monnaie, de pressurer des peuples réduits à la disette et de risquer son royaume pour avoir voulu assurer une couronne à son petit-fils ! Ah I comme l'on comprend sa mélancolie lorsque, au moment de paraître devant le souverain Juge, il fit venir le pauvre enfant, seul héritier de sa puissance, et qu'il exprima d'un mot le regret immense qui étreignait son âme : « Hélas, j'ai trop aimé la guerre! »

Le marquis. — Vous avez raison, je l'avoue. Il avait beaucoup trop aimé la gloire éclatante et vide ; il avait compromis les intérêts de la France pour satisfaire son orgueil... Mais combien d'autres n'eussent pas ainsi reconnu franchement leurs fautes 1 Que de grandeur dans cet aveu ! Que de conscience dans ces remords 1 La cause même de ses fautes était un sentiment respectable et noble, et je comprends l'indulgence de Voltaire pour ce grand caractère. L'histoire a beau ne rien dissimuler des maux amenés par l'ambition aveugle, j'aime lui voir de la sympathie pour la grandeur d'âme d'un monarque aussi ferme dans le malheur que dans la prospérité, et toujours digne de soutenir la fière devise de ses armes, toujours digne de se dire née plaribus impar !

Montesquieu. — Aussi n'est-ce pas sa personne que j'accuserai surtout des maux qu'il nous a fait subir. Je partage votre sympathie et celle de M. de Voltaire pour ce roi si noble, si pénétré de ses devoirs envers l'Etat, et ne le confondant avec sa personne que pour lui communiquer quelque chose de sa force et de sa grandeur. Voltaire dit vrai, Louis XIV avait l'âme grande en toute chose, il était digne du nom de Grand ! L'historien n'a pas eu tort de consacrer à sa gloire le Siècle de Louis XIV.

Son gouvernement me semble plus à blâmer que son caractère, et c'est le régime, non le roi, que je voudrais voir sévèrement condamner par l'historien. Si nous avons tant souffert des défaits d'un pareil homme, c'est, croyez-le bien, que la tâche de diriger notre pays dépassait les forces d'un homme, quel qu'il fût, si dévoué qu'il pût être aux intérêts de l'Etat; c'est qu'il est presque impossible à un monarque absolu de s'acquitter de ses devoirs...

Le marquis. — Je retrouve bien là l'auteur de l'Esprit des lois, et mon admiration pour le Siècle de Louis XIV ne m'empêche pas d'estimer davantage encore...

Montesquieu. — Je connais votre sentiment. Je savais ne pas vous blesser malgré votre admiration pour Voltaire et son idole. Oui, là

est selon moi le défaut du livre. Voltaire nous montre fort bien, avec une souveraine clarté, avec la puissance que lui donne son talent d'auteur dramatique, la grandeur et la décadence de la monarchie ; mais il ne nous en explique pas la cause ; et cette cause est dans le développement inouï, insensé du despotisme sous Louis XIII et sous Louis XIV.

Le marquis. — Le fait est que le mot d'Usbek est justifié : il semble que le but du grand roi ait été de se rapprocher du gouvernement du Grand Turc ! Il n'y est que trop arrivé, lui et son indolent successeur... Montesquieu. — Aussi ne puis-je trop m'étonner de voir que M. de Voltaire, si sévère pour le temps présent, lui qui fut enfermé un an à la Bastille, et ne connaît que depuis peu de temps une tranquillité précaire, ne montre pas mieux les vices d'un régime si déraisonnable. J'en suis d'autant plus surpris qu'il a vécu trois ans dans un pays qui doit sa richesse et sa puissance au système opposé. Il quittait l'Angleterre quand j'y arrivai; il avait vu, malgré les vices <les hommes (et Dieu sait s'ils étaient grands, si la corruption s'étalait I), la solidité du régime fondé sur le respect de la liberté, le contrôle «fficace de la politique par le peuple, et les bienfaits incomparables du self- gouvernement... Gomment n'a-t-il pas montré que la même icause travaillait pour l'élévation de l'Angleterre et l'abaissement de la France, que l'une grandissait par les principes contraires à ceux qui hâtaient notre décadence, et que le seul remède pour nous était de détruire presque tout ce qu'avait fait Louis XIV ?

Le marquis. — M. de Voltaire a vécu trop éloigné de Paris depuis sa jeunesse ; il ignore les ressources que nous ménage la bourgeoisie éclairée ; il ne voit de loin que le désordre causé par les querelles «ntre le Parlement et la Cour; il ne sait pas les nobles sentiments qui animent nos magistrats et combien ils méritent notre confiance, par leur amour du pays, par leur dévouement à l'État, leur souci du bien public, de l'économie dans les finances, de l'ordre et de la justice dans l'administration.

Montesquieu. — Oui, le Parlement s'agite I Et c'est la vertu qui mène les meilleurs de ses membres 1 Le mot de « révolution » est prononcé à mi-voix ; et il viendra sans doute un jour ot!i on le criera plus haut... Nos enfants verront d'étranges choses... Voltaire ne le sent pas. Voltaire aime trop le passé... Il est l'ami des despotes, hier gentilhomme de la chambre à Versailles, aujourd'hui chambellan de Frédéric à Potsdam 1

Le marquis. — Ne soyez pas si sévère ! Voltaire, je vous l'accorde, a commis une lourde erreur ; il ne voit qu'une partie des choses et ne dit pas toute la vérité. Mais ce qu'il dit du moins est juste et ne

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