I. Les deux opinions en présence
Dans les couloirs de rAcadémie, un gentilhomme errait parmi les croupes, la moustache grisonnante, le sourcil froncé ; inattentif à la présence de ses confrères, il semblait méditer profondément, lorsqu'une voix le tira de ses réflexions.
— Monsieur le duc !
Le duc. — Ah 1 Monsieur l'abbé d'Olivet!
L'abbé. — Eh bien I Toujours aussi perplexe?
Le duc. — Tout autant qu'il y a huit jours, Monsieur l'abbé, Voterai-je pour M. de Voltaire? Lui préférerai-je un de ces candidats...
L'abbé. — ... q'd sont si loin de le valoir 1
Le duc. — Je l'avoue I C'est un grand écrivain et un charmant poète, mais si railleur, si libertin I Êtes-vous bien décidé vous-même, mon cher confrère, à lui donner votre voix ?
L'abbé. — Je n'y manquerai pas. Je voterai une troisième fois pour M. de Voltaire, comme deux fois déjà je l'ai fait sans succès. J'ai trop de raisons de l'aimer et de l'estimer, depuis quarante ans que je le connais.
Le duc. — Vous fûtes son préfet au collège Louis-] e-Grand 1
L'abbé. — Oui, Monsieur le duc, et je ne pense jamais sans émotion aux heureux moments que j'ai passés au miheu de cette folle jeunesse : le petit Arouet, le jeune comte d'Argental, les fils du lieutenant de police d'Argenson, et tant d'autres qui, depuis, ont fait une si belle carrière... Je les revois, enfants, espiègles, mais affectueux, pleins d'esprit, Arouet surtout, Arouet avec ses yeux pétillants de malice, son sourire moqueur et ses réparties... infjeniosus puer...
Le duc. — ... sed insignis nebalo !
L'abbé. — La note eût été trop sévère. Je crois bien connaître l'élève auquel eile fut donnée : ce n'était pas Arouet. Qu'importent, du reste, quelques polissonneries, peccadilles de jeunesse, plaisanteries d'enfants ?...
Le duc. — Alors, Monsieur l'abbé, il n'y a plus d'enfants ! La visite à Ninon ! La société du Temple I L'abbé de Ghàteauneuf !
L'abbé. — Il faut avouer que le pauvre enfant était bien mal entouré... Mais il était si spirituel ! Que de fois le Père Porée m'a lu de ses vers, communiqué de ses discours 1 Combien de fois nous
avons prévu ses succès futurs, et cette gloire que nul ne saurait aujourd'hui lui contester...
(légèrement corrigé dans les dernières lignes.)
Ici, il fallait franchement vous engager dans la seconde partie et entreprendre l'éloge de Voltaire homme de lettres. Vous ne l'avez pas fait; vous avez, dans les quatre pages et demie qui suivent, confondu les idées qu'il fallait séparer; vous sautez constamment de l'une à l'autre, sans jamais les analyser, et vous revenez sur des choses déjà dites, sans mieux les expliquer la seconde fois que la première. Sécheresse et redites, les deux défauts sont inséparables : on n'éprouve pas le besoin de répéter ce qu'on a bien exposé. Voici, du reste, l'analyse fidèle de votre dialogue :
— Eloge des petits vers de Voltaire par l'abbé.
— Le duc rappelle son insolence, l'affaire Rohan, la Bastille.
— L'abbé réplique que Voltaire fut peu de temps après fêté par la cour, après le succès d'Œdipe
— Le duc préfère à V Œdipe de Voltaire celui de Corneille. Il le blâme d'y avoir raillé la religion. — Critique des Lettres anglaises.
— Le mot du Père Le Jay justifié.
— L'abbé montre l'enthousiasme de Voltaire pour la science. Il déclare que le philosophe ne réclame que la tolérance ; puis il passe à l'éloge de la Henriade,
— Tous deux louent le talent de l'historien.
— Le duc redoute pourtant, de nouveau, cet incorrigible railleur.
— L'abbé rappelle ses récents succès à la cour.
— Le duc se déclare brusquement converti. Il votera pour Voltaire,
Vous voyez que le désordre est grand. L'abbé d'Olivet, qui était fort habile, dut plaider autrement la cause de son ancien élève. Sans être un pédant, sans prononcer un plaidoyer, un galant homme connaît l'art de « diriger une conversation », et d'examiner dans un certain ordre les objections de son adversaire...
Voici comment il pourrait répartir ses arguments :
a. Le talent de Voltaiie homme de lettres.
Le duc. — Je comprends votre souvenir attendri. Mais vous avoue-
VOLTAIRE ET l'aCADÉMIE ^2']
rez sans peine que, si ses petits vers et ses discours latins l'ont désigné jadis pour les académies du collège de Clermont, il ne s'ensuit pas que l'Académie française doive ratifier aujourd'hui le choix indulgent de ses maîtres 1
L'abbé. — J'irai même jusqu'à vous accorder, Monsieur, que les œuvres de sa jeunesse se ressentent encore un peu du collège ; je ne le soutiendrais pas avec tant de zèle s'il n'était que l'auteur applaudi d'Œdipe et de la Henriade.
— une phrase sur les défauts de ces œuvres.
— une autre sur le succès extraordinaire et durable de la seconde.
...Elle suffirait à rendre illustre un auteur médiocre j et, san? médire de nos confrères, plus d'un homme de lettres figure parmi nous qui n'avait pas les mêmes titres aux suffrages de la Compagnie. Mais Voltaire en a d'autres, un peu plus considérables...
Le duc. — Je le sais, Monsieur, et vous prie d'excuser une innocente plaisanterie.
Il rend justice :
. — à l'originalité de Charles XII (tme phrase) ;
— aux mérites de Zaïre (une phrase, mais longue et construite en; 3 périodes : — la couleur locale — l'habileté de l'intrigue — la nouveauté du pathétique, l'humanité, la pitié pour la souffrance et la mort) ;
— à la finesse des satires (le Mondain) et des lettres que laissent volontiers lire sous le manteau les correspondants de Voltaire (deux phrases) ;
— à la souplesse de son talent, qui lui permet de réussir également bien dans les genres les plus divers.
L'élève B. — N'y a-t-il pas un inconvénient à mettre un si long discours dans la bouche d'un des personnages ? Arrive-t-il fréquemment, dans les conversations, que l'un de nous garde si longtemps la parole ?
— Certainement... au moins dès que nous sortons des banalités courantes. « L'esprit de la conversation, dit La Bruyère, consiste moins à en montrer beaucoup qu'à en faire trouver aux autres. » Il faut savoir écouter et laisser celui qui parle exprimer pleinement sa pensée. Essayez vous-même de causer de vos études avec un homme sérieux : vous verrez que, si la conversation devient un peu
AaS
animée, il y aura des moments où vous prendrez la parole pour raconter ce que vous faites, d'autres où vous garderez longtemps le silence pour écouter les conseils ou les souvenirs de votre vieil ami. Les dialogues rapides et coupés ne reprennent que dans les transitions, lorsque vous pis«;ftz d'un suiet à un autre. — Je continue donc, suivant la même méthode :
Il l'accueillerait donc volontiers, à cause de son mérite; mais...
Transition : la grosse objection.
L'abbé. — Je sais ce que vous allez dire... Les idées philosophiques de Voltaire, la méfiance qu'il inspire, et les mesures sévères dont il fut parfois l'objet...
Le duc. — Le danger politique et religieux. La perfidie des Lettres anglaises, qui menacent le trône et l'autel.
Or le rôle de l'Académie est de défendre les traditions*. Digne fille (le Richelieu, elle ne peut encourager la révolution (i).