UN EXERCICE IMPROVISÉ
tion Pourquoi ? ; autrement dit de formuler la thèse et de chercher les arguments.
Quelle est ici la formule, B. ?
B. — ce Je suis heureux d'être installé aux Délices. »
— Pourquoi ?
G. — « Parce que j'y serai à l'abri de la Sorbonne et du Parlement, à la fois près de la frontière française et sous la protection de Genève. »
— Soit. Une autre raison ?
S. — « Parce que le paysage est agréable... » Voltaire en parle dans les lettres qu'il écrivit à cette époque.
— En effet. Un autre motif encore ? Quelle fut la préoccupation continuelle de Voltaire ?
de M. — Sa santé !
— Oui, le docteur Seurre a pu composer tout un long chapitre sur la dyspepsie nerveuse de Voltaire, d'après sa correspondance. Nous n'oublierons donc pas le régime suisse, le lait, les ordonnances du médecin genevois Tronchân... Le régime physique n'est pas le seul recommandé aux nerveux ; il leur faut encore...
de B. — De la distraction !
— Nous parlerons donc du voisinage de Genève, des visites, des relations, des projets relatifs au théâtre...
Mais notre recherche ne doit pas se passer en conversation. On ne réfléchit bien que la plume à la main. Prenez donc en note ces idées ; prenez-les sur une feuille double, pour avoir de la place ; écartez vos notes les unes des autres... Pourtant, ne vous dispersez pas; et hâtez-vous de résumer les premiers exemples en une formule plus générale. Si vous continuiez à chercher au hasard, par simple association de souvenirs, vous ne les trouveriez guère que dans une ou deux directions... Il vous arriverait ainsi de ne voir que la partie la moins importante du sujet, et de battre la campagne sur des idées secondaires, en négligeant les idées essentielles.
Nous écrirons donc, pour résumer ces arguments en trois mots: Tranquillité, repos, sécurité...
Mais un homme comme Voltaire ne se repose jamais en-
tièrement ! Ce n'est pas un bourgeois qui prend sa retraite ; les boules, le jeu de tonneau, le jardinage, même le théâtre de société n'occuperont pas tous ses loisirs ! Son activité changera de forme sans doute, mais elle sera plus grande que jamais... Et de fait, comme nous connaissons la vie qu'il a menée aux Délices, rien n'est plus facile que de prophétiser après coup.
Qu'a-t-il écrit aux Délices, et cinq ans après à Ferney ?
B. — Des pamphlets, des libelles satiriques en prose et en vers...
G. — Le Dictionnaire philosophique.
T. — Une vaste correspondance.
— Et qua-i'il fait?
de M. — Il s'est occupé d'agriculture; il a fondé des industries...
P. — Il a défendu les Galas, les Sirven, et plaidé pour la Tolérance...
— Voilà des idées bien fécondes, encore plus fécondes que celles de la première série... Notez-les... Depuis com-
,bien de temps cherchons-nous ainsi ?
La classe. — Un quart d'heure.
— Que feriez-vous maintenant, B. ?
— Je classerais et analyserais les idées de cette seconde partie...
— C'est une méthode. On voit des élèves qui font ainsi un plan détaillé, comme pour une leçon... Ce n'est pas celle que je préfère. Elle a l'inconvénient de ralentir votre élan. Lorsque vous avez terminé ce plan détaillé, vous êtes déjà refroidi... Les idées doivent rester un peu vagues, un peu « floues », pour garder quelque élasticité ; si vous les figez sous une forme trop sèche, elles n'auront plus la même souplesse ; laissez-les provisoirement dans le devenir, et profitez de votre élan, après avoir aperçu l'ensemble et la division, pour rédiger le début :
Début,
Mon cher ami, Me voici installé dans cet asile des Délices, où j'espère trouver,
Xm EXERCICE IMPROVISÉ fljb
x)ur la première fois dans mon existence, un peu de tranquillité. Il a'tst pas trop tôt, à soixante et un ans, pour jouir enfin de la paix. Loin du monde, loin de Paris et de Berlin, loin des cours et des rois, ioin de tout ce qui nous fatigue, se dispute notre temps et agace nos [lerfs, je vais narguer Frédéric et Sa Majesté très chrétienne, le Parlement et la Sorbonne, les prêtres et les robins ; ici j'ai trouvé le trou ijue doit avoir tout philosophe pour y être à l'abri des chiens qui le poursuivent.
Il faut que ce début soit rédigé très vite, au courant de la plume. Ne cherchez pas à lui donner sa forme définitive. Pourvu que l'idée générale du devoir }'■ soit clairement exprimée, le préambule est suffisant. Vous le corrigerez, au besoin, quand vous écrirez la conclusion. Maintenant, il faut aller vite, et rédiger la première partie.