I. — Pourquoi vous apprécierez la valeur de ses sujets
Les romantiques, je le reconnais, n'ont pas plus échappé que les classiques à la nécessité de traiter des lieux communs.
Il faut être ignorant comme un maître d'école Pour se flatter de dire une seule parole Que personne ici-bas n'ait pu dire avant nous.
(Musset.)
— Quel est le sujet du Lac?
A. — Les plus grands bonheurs sont éphémères.
— Du Vallon ?
de B. — Le cœur fatigué de la vie trouve du repos dans le calme de la nature.
— Du Soir?
de M. — Les rayons de la lune nous apportent comme un reflet de la réalité mystérieuse.
— De V Isolement?
S. — M. F'aguet le ramène à un seul vers :
Un seul être nous manque, et tout est dépeuplé 1
— ... dans une excellente analyse que vous ferez bien
JUGEME^iT DES ELEVES SUR LAMARTIÎ^E BqB
de prendre comme un modèle du genre. Et le sujet du Désespoir?
j. — Indifférence ou cruauté de la nature pour l'homme.
— Et des Étoiles ?
H. — Le but inconnu de l'Univers.
— Et du Crucifix?
H. — La mort consolante du chrétien.
Nous pourrions prolonger cet exercice ; mais ces sept pièces nous suffisent : deux pièces sur l'amour, deux sur la lassitude de la vie et la mort, trois sur Dieu et la nature... Tout Lamartine est contenu dans ces vers. Je vous accorde qu'il n'y a là rien de neuf; mais il faut toujours en revenir à la théorie de Brunetière, et se rappeler le dilemme qui s'offre à tous les poètes : ou peindre la nature, et se contenter d'un petit nombre de sentiments très simples, que tout le monde, depuis qu'il y a des hommes, a plus ou moins éprouvés ; ou chercher hors de la nature des sensations si rares qu'on ne peut même plus les exprimer dans une langue intelligible... La jeunesse a quelque peine à croire que le monde ne se renouvelle pas avec elle ; elle cherche volontiers à être différente de ses devancières ; elle est, suivant les époques, romanesque, décadente ou symboliste; elle est convaincue que l'avenir doit différer du passé... Mais elle s'aperçoit assez vite que c'est là pure illusion : elle cesse alors de se plaindre que les sujets de Lamartine ne soient que des banalités !
II. — Pourquoi vous apprécierez la noblesse de ses sentiments.
Actuellement (et j'ajoute que c'est tout naturel), vous ne voyez ni l'humanité ni la nature sous l'aspect que le poète a considéré de préférence. Vous aimez avant tout la vie, le mouvement, l'action ; vous êtes tournés vers l'avenir... Chez Lamartine, le poète, dès trente ans, est tourné vers le passé; il voit moins qu'il ne se souvient; il agit moins qu'il ne rêve ; dès qu'il sentira le besoin d'agir, il cessera
de faire des vers pour devenir un homme politique..; Vous le comprendrez mieux le jour où vous aussi vous aurez des souvenirs et où l'action ne vous prendra plus tout entiers ; vous verrez alors quelle noblesse il a donnée à l'élégie.
Son originalité consiste, dans l'élégie, à dégager d'une passion vulgaire un sentiment très élevé et ne laisser subsister que lui. On n'a pas manqué de faire des plaisanteries faciles sur les circonstances qui rendaient ce détachement peu méritoire...
B. — Il n'a chanté que des femmes mortes!
G. — Il adresse à Elvire des vers destinés d'abord à Graziella.
— Qu'importe, si, pour cette raison ou pour d'autres, il est assez loin du passé pour nous en faire sentir toute la poésie?... Vous lui reprochez d'être vague; l'un d'entre vous oppose au Lac le passage de J.-J. Rousseau dont Lamartine s'est inspiré; et il serait facile, en effet, de montrer combien la description du prosateur est plus colorée, combien les souvenirs relatifs à Julie sont plus précis, plus émouvants...
B. — Julie, d'ailleurs, est présente : « la présence de cet objet chéri ! »
— Puisque vous avez là votre document, rappeleznous, B., les traits exacts du paysage dans Rousseau.
— ...Le bruit égal et mesuré des rames, le chant assez gai des bécassines, un ciel serein, la fraîcheur de l'air, les doux rayons de la lune, le frémissement argenté dont l'eau brillait autour de nous... rien ne peut détourner de mon cœur mille réflexions douloureuses.
— Et les détails non moins précis relatifs aux souvenirs.
— ... tous les événements de notre jeunesse, nos éludes, nos entretiens, nos lettres, nos rendez-vous, nos plaisirs, ces foules de petits objets qui m'offraient l'image de mon bonheur passé, tout revenait, pour augmenter ma misère, prendre place en mon souvenir.
— Aussi la conclusion était-elle triste, douloureuse :