Le désir de connaître le monde réel
Et pourtant, à mesure qu'avance la conversation, il semble bien que les jeunes lecteurs se soient un peu calomniés !
Mis en goût par ces premières déclarations, nous dirigeons les questions du côté où ils semblaient tendre, du côté le plus romanesque. Chacun reconnaît que nous aimons tous à rêver une vie moins plate, moins monotone
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que notre existence ordinaire. Tout bon bourgeois, tout collégien qui se conduit d'une manière à peu près convenable est comme les peuples heureux : il n'a pas d'histoire, et ne souhaite pas d'en avoir pour son compte. Mais il ne déteste pas d'en lire sur le compte des autres, qui lai fasse éprouver, sans inquiétude pour lui-même, des é notions sérieuses ! Il est comme ces enfants qui demandaient au poète
Oh I des contes charmants qui vous font peur la nuit.
Aristote définissait déjà de cette manière l'émotion dramatique : « Elle purge les passions, disait-il. » Un roman, un roman bien pathétique, nous permet de secouer nos nerfs engourdis et de mettre dans notre vie cette part de tragédie dont elle est, fort heureusement, pour l'ordinaire dépourvue... Nous cherchons des exemples; chacun est invité à citer le roman (un seul) qu'il conserverait pour oublier la triste réalité, si un fâcheux accident l'obligeait à rester un jour sans sortir... On vote...
...Et le verdict du suffrage universel nous rejette brusquement de l'autre côté. Ses décisions causent parfois de ces surprises ! Nous cherchions des romanesques. Et nous trouvons des réalistes ! De tous les moyens auxquels les romanciers ont recours pour émouvoir leurs lecteurs, c'est le moyen recommandé par Boileau qui séduit nos jeunes lecteurs :
Rien n'est beau que le vrai. Le vrai seul est aimable.
Ils veulent des émotions fortes, mais dues à des causes vraisemblables ; ils veulent des peintures émouvantes, mais empruntées au monde réel, qu'ils peuvent voir euxmêmes tous les jours... Les romantiques (sdiu( Notre-Dame de Paris de Victor Hugo et, pour quelques rares amateurs, la Petite Fadeile de George Sand) sont à peu près inconnus. Monte Cristo (ô scandale !) n'a plus qu'un seul fidèle ; les Misérables également ; la mode n'est pas aux Mousquetaires, et l'on ne croit plus à la vertu du forçat repenti... Walter Scott (indice plus grave), connu d'ailleurs de tout
JUGEMENT DES ELEVES SUR LE ROMAN 'j03
le monde, n'a plus qu'un succès d'estime... Certaines déclarations enthousiastes laissent voir qu'il y a deux ou trois ans, en Quatrième et en Troisième, les récits du commandant Driant groupaient une imposante majorité. Aujourd'hui, on les juge trop romanesques, invraisemblables et gâtés par des idées préconçues, en un mot pas assez vrais.,. Les noms qiw reviennent le plus souvent sont, pour ne prendre que les quatre plus fréquents : Pêcheur d'Islande de Loti; le Désastre de ^IM. Margueritte; Madame Thérèse d'Erckmann-Chatrian, et le roman de l'année, que beaucoup ont pu lire dans leur famille, Baiaille, de Claude Farrère... Pêcheur d'Islande est choisi par le plus grand nombre parce qu'ils connaissent le pays breton, parce que les matelots sont des hommes simples dont ils comprennent les sentiments, parce qu'ils se représentent sans peine l'idylle de Paimpol et le drame d'Islande... Une critique s'élève contre le Désastre : « C'est confus, dit-on. — C'est vrai, réplique avec énergie un admirateur des frères Margueritte. » Une fois de plus, le mot vérité revient dans la discussion. Telle est bien la note dominante.
« Et vous soutenez, ajoutai-je, que vous ne lisez pas de romans pour vous instruire? Je savais bien que vous vous trompiez sur vous-mêmes, que vous compreniez le mot « instruire » dans un sens trop étroit. On s'instruit dès qu'on observe ; on s'instruit dès qu'on examine des documents exacts, on s'instruit dès que l'on cherche à porter un jugement juste sur les choses de la vie réelle... Tout enfants, vous exigiez que « les histoires fussent arrivées » ; pas un de vous n'a entendu le Petit Chaperon Rouge ou le Petit Poucet sans demander : c< Mais le loup, mais l'ogre, ils ont existé, n'est-ce pas? » Et le narrateur eût perdu beaucoup de son prestige s'il eût avoué que les personnages n'avaient pas vécu a pour de vrai ». De même aujourd'hui, vous tenez à ce que vos sympathies ou vos colères ne s'égarent pas. Vous voulez avoir vu, pendant vos vacances, la coiffe de Gaud et la maison de Yann ; vous voulez apercevoir les pantalons rouges et les
^blx DU ROMANTISME AU RÉALISME
casques à pointe, retrouver des noms et des faits historiques, avec la certitude que les auteurs du roman ont reproduit le témoignage de témoins oculaires; et si vous consentez à remonter de cent ans en arrière, c'est parce que mille souvenirs historiques vous permettent de contrôler l'exactitude de l'auteur... Mais ceci nous amène à un troisième ordre de considérations. Votre sensibilité, au moins celle des meilleurs, est une sensibilité d'intellectuels ; vous ne pouvez déjà plus dire, tellement vous êtes pris par l'éducation classique :
Vive le mélodrame où Margot a pleuré I
Et ce n'est pas moi, certes, qui m'en plaindrai.
3. Le plaisir de trouver des livres bien composés et bieu écrits : le sentiment de l'art.
Certains choix, que j'avais notés d'après les listes écrites, achèvent de nous montrer chez quelques-uns d'entre vous ce résultat de nos études, la formation déjà sensible d'un goût sûr et discret... Les uns apprécient en bons termes la psychologie de Balzac dans Eugénie Grandet ; les autres sont plus touchés par la finesse de George Sand dans ses romans champêtres ; l'un déclare qu'il n'a rien lu d'aussi fort, ni qui l'ait porté davantage à des réflexions sérieuses, que Grandeur et Servitude militaire de Vigny ; cinq ou six autres (des dilettantes), que le style de Salammbô de Flaubert (tout au moins dans les Extraits qu'ils en connaissent) leur a produit une impression unique... Tous sont déterminés dans leurs préférences par un jugement littéraire qu'ils motivent d'une manière précise ; et ce jugement fait honneur à leur goût. La majorité est acquise à Mérimée, à Anatole France, et surtout au merveilleux Daudet : ce qui n'est pas non plus preuve de mauvais goût ! Malheureusement, même lorsque vous portez un de ces jugements qui vont au cœur de vos maîtres, on voudrait le voir mieux expliqué encore. Le sentiment, chez vous, est juste ; il ne sait pas encore s'exprimer pleinement. Aussi ai-je pensé que la meilleure