III. — Troisième engagement
I. Oreste est réduit à demander un délai: ... le temps de reconnaître la place... jusqu'à la nuit.
j. Hermione n'a plus qu'à faire agir, dans son âme :
a) l imagination, toute-puissante chez les hommes faibles, qui ne s'entraîjient pas chaque jour à la dominer... Beaucoup d'entre
qu'est-ce qu'une scène? 187
nous ressemblent au malade endormi dans l'hypnose ; notre volonté est si affaiblie, la sensibilité, en revanche, est si forte que l'image de l'acte suffit à le déterminer. Hermione, d'ailleurs, se trouve dans un tel état qu'elle est elle-même inconsciente, emportée, affolée par l'imagination ; c'est par contagion, plus encore que par suggestion, qu'elle entraîne au crime son infortuné complice... Ils sont là, tous deux, les yeux grands ouverts sur les scènes évoquées par cette femme en délire...
... Dans le temple déjà le trône est élevé...
... Sans gardes, sans défense, il marche à celte fête...
... Il s'abandonne au bras qui me voudra venger...
Caserio, avant de commettre son abominable attentat sur le président Carnot, n'a-t-il pas dû se représenter ainsi la scène du crime qu'il méditait, le landau mal protégé, dans la nuit, marchant au pas?... et plus l'image le hantait, lui montrant l'assassinat possible, facile, impuni peut-être, plus sa folie sanglante devenait irrésistible ; il se suggestionnait lui-même... L'anarchiste qui ne rêve que pillage et destruclion sauvage, le nihiliste que sa passion farouche transforme en bête fauve, marchent ainsi dans la vie, l'œil hagard, à peu près fous, fixés sur une série d'images, toujours les mêmes, qui leur font oublier tout sentiment humain :
Revenez tout couvert du sang de l'infidèle ; Allez : en cet état, soyez sûr de mon cœur.
Elle voit le poignard et les vêtements tachés, elle voit « rouge », elle est, dans toute la force du terme, la mulier impoiens sui dont nous parle Sarcey à propos de Camille. Oreste, gagné malgré lui par sa démence, ne peut même plus articuler une parole. Il balbutie à peine trois mots.... Elle recommence.
b) Vorgiieil.
Elle lui a mis le poignard en main. Il n'ose frapper... Elle va donc le lui reprendre et s'en servir elle-même. Su-
i38 l'esprit classique au xvii^ siècle
prême argument! La passion est le mobile delà femme, mais l'orgueil est celui du mâle. Si l'imagination se développe ainsi chez les hommes de sang, c'est qu'elle est soutenue par une vanité sans bornes... Hermione fait donc appel au point d'honneur ;
Je m'en vais seule au temple, où leur hymen s'apprête, Où vous n'osez aller mériter ma conquête...
lui lance-t-elle comme un soufflet.
Elle l'a traité de lâche. Il cède, sur toute la ligne, et cela moins par amour :
... vous reconnaîtrez mes soins, si vous voulez...
<jue « pour la priver de ce plaisir funeste » :
Madame, il ne mourra que de la main d'Oreste.
Allez! lui dit une dernière fois cette furie... Et le combat est terminé.
« Toute scène doit être un combat », dit Voltaire ! Cruel •combat ! Triste spectacle d'une volonté faible domptée par une volonté criminelle; triste, mais dramatique au premier €hef, puisque nous ne lisons pas un vers qui ne soit un coup
porté et ne nous rapproche du dénouement Ce mot d'un
homme qui a tant aimé le théâtre et qui l'a si bien pratiqué doit être présent à votre mémoire, lorsque vous assistez à quelque spectacle... C'est le critérium qui vous permettra de juger à sa valeur, classique ou romantique, française ou étrangère, n'importe quelle œuvre dramatique. Jamais vous ne trouverez, en pareille matière, un guide supérieur à l'auteur de Zaïre, un modèle plus parfait Kju'une scène à'Andromaque. Heureux lettrés auxquels Voltaire apprend à sentir Racine ! Heureux élèves de Première.... sua si bona norint!