‹ De la méthode littéraireChapitre 111 sur 424 · II. — Étude des mots de valeur · texte numérisé non relu

II. — Étude des mots de valeur

Préambule.

Nature du sophisme.

Il consiste à poser un principe évident, incontestable : « L'amour du pays doit prévaloir ; nous ne voulons que son bien », pour y coudre aussitôt le mensonge, le mensonge par omission. Ginna nous fait passer dune proposition juste: « Le patriotisme est notre grand devoir », à

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une proposition lausse : « Le patriotisme est notre seul devoir. » Quel est le mot de valeur, ici, le mot dans letiuel se dissimule la muscade de l'escamoteur ? D. — Le mot seulement.

— C'est ce mot-là qu'un auditeur clairvoyant ne doit pas accepter. Sinon, une lois admises ces trompeuses prémisses, il doit se laisser docilement conduire jusqu aux conclusions. Ont-elles été parfois admises dans 1 histoire ?

A. — Oui, surtout chez les anciens.

— Quelle était la formule romaine ?

A. — Salus popali suprema lex eslo.

— Encore les Romains disaient-ils suprema et non unica. Mais dans la pratique la différence est mince. Méfiez-vous de ceux qui l'emploient, même sous cette forme atténuée. Le principe sur lequel repose la société est la justice ; et la justice n'a d'autre garantie que la liberté. Toute forme du patriotisme qui exige le sacrifice de la liberté n est que la caricature, la dangereuse caricature de ce noble sentiment ; ceux qui feignent de l'exalter sont, conime Cinna, préoccupes d autre chose que de 1 intérêt général ; ils s'en servent, alors qu ils déclarent le servir... — .\e voyez-vous pas d autres mots importants ?

A. — Imaginaire.

B. —Bon.

— En effet, le raisonnement, amorcé dès le second vers, prend forme aussitôt dans le quatrième et le sixième. — La liberté, d une part, n'est qu'un bien imaginaire. Le premier soin de ceux qui veulent asservir les hommes est de les dégoûter de l'indépendance ; ils tournent les désirs du peuple vers les biens les plus tangibles ; ils le flattent en lui promettant la richesse et le bonheur au rabais, avec le minimum d'efforts, de travail et d intelligence; ils arrivent à lui persuader que l'amour de la liberté n'est qu'une mystification, une viande creuse bonne pour les idéologues, et que tout régime est acceptable qui, fût-ce au prix de la servitude, assure la subsistance dans la tranquillité.

A. — Paneni et circenses !

— L'antiquité nous fournit toujours les mots avec les

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exemples!... Quant au despote, d'autre part, il est bon... forcément.

de B. — Et s'il ne 1 est pas ?

S. — Ou s'il cesse de l'être ?

— 11 doit l'être et le rester..., ou le sophisme s'écroule ; et il est entendu que nous acceptons le sophisme, pourvoir jusqu'où nous entraînera l'impudence du rhéteur... Aussi bien, avec ce mot « bon », nous sommes en pleine plaidoirie. Il contient à l'avance toute la première partie.

Premier argument : Les qualités du despotisme.

Il est certain que, si un prince peut être bon, c'est précisément pour les raisons qu'indique Ginna. Pesez la valeur des termes :

Le prince est d'abord un administrateur, dont l'intérêt se confond avec celui de la société qu'il gouverne. Or, l'intérêt public exige que les fonctions ne soient pas données au hasard ou à la faveur. L'ordre, c'est-à-dire des règles générales et fixes par lesquelles le gouvernement enchaîne volontairement son propre caprice ; la raison, c'est-à-dire un jugement sûr fondé sur l'examen des situations et des capacités, substituée à la fantaisie des préférences personnelles : voilà les conditions essentielles d'une sage administration. Le prince-directeur, intéressé pour une part considérable dans l'heureuse marche des affaires, n'aura pas de plus grand souci que de porter aux honneurs les magistrats les plus capables. . . Quel est le sens du mot honneurs ?

S. — Fonctions honorifiques.

H. — Fonctions publiques.

— Ou même fonction tout court. Quand on cherche le sens d'un mot, à quoi faut-il d'abord songer ?

La classe. — A son étymologie.

— C'est-à-dire à son origine vraie, à son sens véritablement primitif ('ÉTUfxoç-ÀoYO;).

S. — Surtout quand le mot est venu du latin.

— Ne connaissez-vous pas, en latin, un synonyme de honos, plus qu'un synonyme, une forme plus ancienne du même mot ? Nous l'avons vu dans une version.

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P. — Omis, la charge.

Oui, honos et honus ont été à l'origine le môme mot. IIonos a signiflé la charge, la fonction imposée dans l'intérêt public, avant de désigner I' « honneur » qui en résulte ou « les honneurs » qui en constituent les signes extérieurs. De là vient que Corneille et nous-mêmes nous employons ce mot « les honneurs » dans le sens de fonction aussi bien que dans celui de récompense. — Le mot dispenser ne s'exjjlique, également, que par l'étymologie latine. Quelle est-elle ?

M. — Dis, de chaque côté...

— ... et pensum, pesé — un poids — un poids égal de chaque côté... Une balance exacte ! L'emblème de la justice. Le sens de « dispenser » est donc : « répartir ».

Et aujourd'hui, quel est le sens de <( dispenser » ? B. — Autoriser à ne pas faire une chose...

— Aussi bien, le sens actuel date du lointain moyen âge: il signiflait dans le latin ecclésiastique « accorder une faveur » ; tant la a répartition », en tous temps et sous tous les gouvernements, a de peine à se faire suivant la justice ! — En vain la Renaissance, un instant, rendit à ce mot son beau sens classique. 11 l'a de nouveau perdu de nos jours... La justice n'est pas de ce monde! — Cinna prétend qu'elle est réalisée par les gouvernements despotiques ; il est courageux dans le paradoxe, et son despote est doué de toutes les vertus: le despote est bon par définition. — Cet administrateur modèle est donc en même temps un juge comme on n'en trouve pas. L'administrateur prévoyait, il dispensait les fonctions ; le juge punit et récompense. Sa qualité maîtresse est le discernement. Quelle est l'étymologie ?

Tous. — Dis, de chaque côté...

— ... et cernere, passer au crible, diviser (en grec, xjt'veiv) : séparer les uns des autres les détails confus d'une allaire, y voir clair, discerner, par une analyse soigneuse... (Vous touchez ici du doigt l'utilité des études latines, et surtout de la méthode qu'elles nous ont fait contracter.) Il faut reconnaître qu'un despote, ne connaissant pas la séparation des pouvoirs, étant à la fois le pouvoir législatif,

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exécutif, judiciaire et militaire, député, ministre, juge et gendarme, a beaucoup d'autorité pour imposer ses condamnations ! C'est le juge indépendant par excellence, puisqu'il ne doit compte de ses actes à personne et qu'il est en place jusqu'à sa mort. Il peut dire triomphalement, comme le sénateur du Monde on Von s'ennuie: « Je suis inamovible ! » — Reste à savoir si cette omnipotence le rend scrupuleux et clairvoyant, capable de discerner aussi bien que d'imposer, et de frapper juste en même temps que de frapper fort.

Cinna l'affirme encore pour une troisième raison. Cet administrateur intelligent, ce juge intègre est aussi un propriétaire. Va ceci est ingénieux, rien n'attachant Ihomme à une entreprise comme le sentiment de la propriété.

Il dispose de tout en juste possesseur.

Quel est le sens étymologique de juste? Nous l'avons vu. de M. — Justus, conforme au droit (jus).

— Donc : propriétaire légitime, propriétaire confirmé dans sa possession définitive par les lois, propriétaire dont rien ne peut troubler la sécurité pour l'avenir. Ce mot va nous aider à bien comprendre le vers suivant :

Sans rien précipiter de peur d'un successeur.

Que signifie-t-il ?

"V. — Sans aller trop vite, de peur qu'on ne le renverse...

— Patatras ! Voilà le contresens attendu, et assez naturel, d ailleurs, si l'on ne s'attache pas à la suite des idées. Qu'en pensez-vous, B. ?

B. — Le second vers, n'étant que la suite du premier, signifie : sans aller trop vite, sans se presser, puisqu'il n'est pas harcelé par la crainte de voir son œuvre légalement interrompue avec sa magistrature. Il connaît les longs espoirs... Patiens quia œternus !

— Voilà qui est mieux vu.

G. — Mon texte porte une virgule entre précipiter et de peur.

— Cette virgule est fâcheuse, et nos éditions, plus correctes, se conforment, en la supprimant, à l'édition origi-

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ginale. T^os variantes des cdilions postérieures laissent voir plus clairement encore la pensée de Corneille :

Avecque jugement punit et récompense.

Ne précipite rien de pour d'un successeur, Et dispose de tout en juste possesseur.

(Éditions de lô/JS à i656.)

Il ne faut pas négliger les secours de l'érudition : la comparaison entre les manuscrits et le texte imprimé ou entre les divers textes successivement imprimés nous permet de voir les progrès de la pensée d'un auteur et nous aide à le bien comprendre. Rappelez-vous d'ailleurs qu'en pareil cas le texte qui fait loi est le dernier revu par l'auteur, c'est-à-dire, pour Corneille, l'édition de 1682. Celui-là, comme les précédents depuis i656, ne porte pas devirgule...

Ce qui n'empêche pas, naturellement, avec ou sans virgule, le plaidoyer de Cinna de pécher par la base. Voulezvous nous le montrer, C? Revenez aux prémisses, à ce postulat du bon despote.

C. — Le pouvoir absolu exigerait de l'homme une telle vertu qu'un bon despote est bien difficile à rencontrer...

— ... et qu'en fait cet oiseau bleu n'a jamais été visible que pendant de très courtes périodes. Qui voyez-vous?

de M. — Henri IV.

— Oui, pendant dix ans, et dans des circonstances très particulières. Un despote n'est jamais que l'homme d'un moment. Les Romains l'avaient bien compris, c|ui ne nommaient un dictateur que dans des cas graves, et pour six mois. Il est probable que, si Henri IV avait régné cinquante ans comme Louis XIV ou soixante ans comme Louis XV, il aurait perdu beaucoup de ses qualités. Encore son pouvoir n'était-il pas absolu comme celui de ses successeurs. Certaines craintes étaient pour lui le commencement de la sagesse. Rien n'obscurcit, en effet, le jugement, rien n'altère le sentiment de la justice comme un pouvoir sans limites et sans contrôle. Si Louis XIV avait eu le bonheur de mourir au lendemain de la paix de Nimègue, ou Napoléon après la paix d'Amiens, ils nous apparaîtraient

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toujours comme des despotes, mais nous reconnaîtrions qu'ils ont été de bons despotes ; ils ont eu (et plus de trois ans) leur triennium Neronis... Le vice du système, par malheur, est qu'il ne peut pas durer, et qu il faut dire toujours : « Mais attendons la fin ! » Lorsqu'un homme est porté trop haut, fût-ce par l'entliousiasme aveugle d'une nation, le vertige le prend, et il tombe... sur la tête des imprudents responsables de sa folie. Quant à la crainte de nuire à leurs héritiers, elle est généralement assez faible chez les despotes. S'ils n'ont pas tous la cynique impertinence de Louis XV, la plupart songent avec lui, dans le secret de leur égoïsme : « Bah ! les choses telles qu'elles sont dureront bien autant que nous ! » (i) Voilà ce que Ginna sait, et ne dit pas. En revanche, il continuée dire ce qu'il ne pense pas. Il attaque directement les principes républicains. Exposez-nous, P., le second argument de Cinna.

Second argument ; Les défauts de la démocratie.

P. — Après avoir exagéré les avantages du despotisme, il flétrit rigoureusement les défauts de la démocratie. Nous trouvons d'abord le même genre de sophisme qu au début de la première partie. Là le tyran était bon, toujours, par définition ; ici la démocratie n'est jamais bonne, par principe :

Mais quand le peuple est maître, on n'agit qu'en tumulte. La voix de la raison jamais ne se consulte.

Le principe en est détestable, déclare Cinna; il consiste à éparpiller sur raille têtes et à limiter dans un temps très court la puissance des magistrats, au lieu de la concentrer sur la tête d un homme jusqu'à sa mort. Elle ne fait que de « petits souverains », le consulat n'étant qu'une royauté affaiblie, exténuée, réduite à l'impuissance. Elle ne les fait « que pour une année »...

La conséquence de cette faiblesse dans le pouvoir est triple :

1° Il n'y a. pas de suite dans les desseins, chaque magistrat

(i) Mémoires de M'"' du Hausset, éd. de 1824, p. 96.

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se gardant bien de travailler pour son successeur. (Le sens du vers lo est par là confirmé.)

3° Il n'y a. pas de patriotisme dans les actes, chaque magistrat n'ayant pas un intérêt assez fort dans les résultats lointains de l'entreprise pour la diriger avec zèle. II se paie autrement, et plus vite :

Dans le champ du public largement il moissonne.

3" Il n'y a. pas de contrôle ejjeclif àan^ le gouvernement, les coupables étant

Assurés que chacun leur pardonne aisément, Espérant à son tour un pareil traitement.

— Bien résumé. Et... que pensez-vous de cette théorie? l%tait-elle démentie ou non par les faits ?

P. — A la fin de la République, dans la période qui précède immédiatement les guerres civiles, elle pouvait être juste. F^lle ne l'est pas si l'on considère l'histoire entière, la longue histoire des progrès de la République...

— Nous trouvons, en effet, toujours la même manière de raisonner. J'insiste parce que nous la reconnaissons aujourd hui encore chez tous les ennemis de la démocratie. Ils parent des plus belles couleurs le gouvernement de leur rêve, sans avouer qu il n'a jamais existé dans cette pureté ; ils ont beau jeu, ensuite, à ne signaler que les défauts des sociétés modernes, sans dire un mot de leurs vertus. Certes la critique de Cinna est très pénétrante; il est même salutaire pour la démocratie de voir ainsi mettre en lumière les vices dont elle pourrait périr. Mais le sophisme consiste à ne pas signaler les remèdes fournis par la nature, et qui permettent à certaines républiques très connues de faire, dans les deux mondes, une assez bonne figure. Ces remèdes sont :

1° l'instinct populaire, qui substitue aux calculs ambitieux d'un gouvernement despotique la prudence un peu lente, mais infiniment plus sûre, des citoyens intéressés (réponse aux vers 17-18) ;

2° le patriotisme des bons citoyens, qui, en fait, se sont

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vus, à Rome et ailleurs, préférés aux démagogues pendant de très longues périodes (réponse aux vers 19-20);

3° le contrôle très effectif exercé par les assemblées élues, dans les républiques ou les monarchies constitutionnelles assez éclairées pour ne pas courir au suicide par la négligence (réponse aux vers aa-aS).

Et telle avait bien été l'histoire de Rome pendant des siècles. Ginna ne le dit pas, et pour cause. Il plaide...

R. — Est-ce qu'à l'époque de Corneille les spectateurs étaient capables de juger ainsi ce passage ? On ne connaissait guère, alors, les caractères vrais de la démocratie.

— Une partie assez importante du public était plus instruite de ces choses que vous ne le pensez. On connaissait assez l'antiquité classique pour en raisonner. La génération de Corneille (né en 1606) avait été sérieusement élevée dans les collèges de l'Université ou de l Oratoire, et, même chez les Jésuites, dont les maisons étaient les plus florissantes, la lecture des textes anciens se trouvait être une école de politique libérale. Maxime va répondre à Cinna ce que dira cent ans plus tard Montesquieu : la a vertu » (c'està-dire le patriotisme) est l'âme des républiques et les préserve des excès inhérents à leur nature, tant qu'elles méritent de vivre. L'amour de la liberté, notamment, a été pendant des siècles 1 âme du peuple romain,

Et cette vieille erreur que Cinna veut abattre Est une heureuse erreur dont il est idolâtre. Par qui le monde entier, asservi sous ses lois, L'a vu cent fois marcher sur la tête des rois.

De plus, nous sommes en i64o. Le despotisme de Richelieu n'a pas encore comprimé toute révolte généreuse.

Un froid sombre n'a pas [encor] saisi les âmes, (i)

Il eût dépendu des Français, après sa mort, de faire une révolution analogue à la révolution anglaise. Si la légèreté parisienne et l'indifférence provinciale ont laissé la Fronde tourner en une échauffourée galante, sous le nom d'un jeu

(1) V. Huiio. Chdtimi-nls, I, ■y.

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