Le combat
Passons (car on ne peut pas tout dire, et une fable de La P'ontaine est un monde eu raccourci) à la crise ellemême, après avoir remarqué un dernier trait de la vanité du rat. « 11 lui faut seulement un peu d'aide ! » — Quand vous irez en canot sur une rivière, méfiez-vous de ces jirétendus nageurs auxquels « il ne faut qu'un peu d aide», llien n'est plus dangereux... Ici, le rat, du moins, est la seule victime de sa vanité. Le voilà à l'eau :
Dans le marais entrés...
La Fontaine est même si presse de l'y jeter qu'il emploie une tournure elliptique ; elle serait incorrecte en prose, et vous reconnaissez là une des fautes qui vous sont familières : le participe ne doit jamais être ainsi placé en tête de la phrase s'il ne se rapporte pas au sujet (le sujet, ici, est a commère »). Mais le moyen de songer à la grammaire et de se refuser en français un ablatif absolu, lorsque l'on désire tant connaître la suite de l'histoire ? Le poète a tous les droits, parce qu'il est digne de les avoir. Mais vous, vous ne les avez pas ! Gardez-vous d'imiter ici l'inimitable. Soyez corrects, puisque vous n'êtes pas poètes !
Dans le marais entrés, notre bonne commère S'efforce de tirer son hôte au fond de l'eau, Contre le droit des gens, contre la foi jurée ; Prétend qu'elle en fera gorge chaude et curée : C'était, à son avis, un excellent morceau.
Le combat est engagé. Nous sommes en pleine crise. Quand un homme est attaqué, même à l'improviste, qu'est-ce qui se passe ?
— Il crie...
— Oui, souvent... Pas toujours... Mais souvent. Cela dépend des circonstances, et des armes. Ici les armes ne sont pas de celles qui vous foudroient du premier coup ;
302 l'esprit classique AU XVII* SIÈCLE
la grenouille a î)csoin de faire un effort, un efTorl prolongé ; de plus, comme elle est sure de réussir, elle peut se donner lo luxe de ne pas trop se presser, d'entendre crier sa victime, de jouir de son désespoir... Elle est cruelle, comme le chat qui joue avec la souris, en artiste, en dilettante. Elle lest aussi en bète de proie, avide de sang, en faucon qui se repaît de la viande encore toute chaude (^gorge chaude), en chien de meute qui happe la chair pantelante, étalée sur le cuir écorché du cerf (curée, cairée)... C'est une vilaine bète !
Donc le rat crie. Et qu'est-ce qu'il crie ? Des choses très belles, très touchantes et au fond très justes, celles que crient tous les vaincus. 11 invoque a le droit des gens». Quel est le sens de « gens » ?
— Les hommes.
— Non. Quel est le sens du mot latin gens, au pluriel g entes ?
— Nations.
— 11 invoque donc le droit international ; il fait appel au tribunal de La Haye ! Les Boërs, également, y ont fait appel, et bien d'autres. Il invoque aussi (que n'invoqueraitil pas ?) ce qu'il y a de plus essentiel dans le droit civil, le respect de la parole donnée, du serment, de la « foi jurée » ! Et tout cela tient en un vers ! Quel vers ! Nous parlions tout à l'heure des coupes ; ce vers, si vous savez le lire, et vous arrêter suffisamment après gens, après foi jurée, si vous vous laissez le temps de voir les images que ces grands mots nous suggèrent, prend la proportion d'un discours ! Que de choses on peut dire en dix mots, quand les mots sont pleins de choses !
Et pendant ce temps, le vainqueur, que fait-il, que ditil ? 11 se réjouit, et il plaisante ! Oui, il plaisante. Il y a pour les vaincus une chose plus triste encore que les malheurs qui les accablent : c'est de voir la joie insultante du vainqueur, livresse avec laquelle il fait de sa victime « gorge chaude et curée », le dédain avec lequel il traite déjà comme une chose morte cette chair encore palpitante ; elle n est plus pour lui qu un « excellent morceau »,
l'expression dans la fontaine 2o3
un « morceau de roi », dit i'hisloire. Notre pays a su plusieurs fois ce qu'il en coûte d'être un « excellent morceau » ; tâchons de ne plus le savoir !
Pourtant, le combat ne saurait èlre bien long : le rat s'épuise vite, et de plus en ])Ins. Les phases de la lutte sont plus brèves :
Il atteste les dieux : la porfiflc s'en moque...
plus brèves encore :
II résiste : ollo tire.
Le lien va casser ou le rat va soinhi-er ; la crise est au point décisif... Nous touchons au terme. Que va-t-il arriver?