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LA CIVILISATION DU XVII« SIÈCLE DÉFINIE PAR UN PHILOSOPHE DU XVIII

OU QU'EST-CE QUE VOLTAIRE APPRÉCIE LE PLUS DANS LE SIÈCLE DE LOUIS XIV?

SOMMAIRE

Vous chercherez, dans la Correspondance de Voltaire, la lettre à Thieriot du i5 juillet lySS. Vous verrez comment il définit la civilisation, telle que la conçoivent ses contemporains, c'est-à-dire les progrès de la raison appliqués à la fois au développement des arts et des sciences et à Taccroissement du bien-être.

Vous rapprocherez de ce passage les premières lignes du Siècle de Louis XIV (Introduction), de : « Ce n'est pas seulement... » à : «... le premier de ces siècles. » — et, à la fin de cette même Introduction : « On ne s'attachera dans cette histoire... y) — Ces textes seront le sujet de notre explication.

Vous lirez, enfin, le chapitre entier des Beaux-Arts, où il juge la littérature du xvii'" siècle dans les termes mêmes que nous employons aujourd'hui. Rare exemple de finesse et de sûreté dans le goût ! Et il écrivait ces pages, il portait ces jugements profonds moins de vingt-cinq ans après la mort de Boileau ! — Voir aussi la Lettre à !Milord Harvey(i74o).

COMPTE RENDU DE LA CLASSE

— A quoi sert une explication française ? E. — C'est pour le style !

— Drôle de réponse. Je comprends bien ce que vous voulez dire. Mais soyez assez bon pour vous expliquer clairement. Vous tombez là dans le même travers qu'en rédigeant vos devoirs. Vous ne procédez que par allusions ! Vous ne daignez pas condescendre à éclairer notre faible intelligence. Que voulez-vous dire ? Parlez clairement.

E. — Nous étudions une page de Voltaire pour former notre style.

— Soit. C'est une opinion. Vous considérez que la meilleure manière d'apprendre à écrire est de surprendre le secret de Voltaire, de lui dérober son encrier ! Ce n'est pas toujours commode... Vous pourriez ajouter, sous une autre forme, qu il nous donne le sentiment de l'art, le souci de la beauté littéraire...

E. — C'est ce que je voulais dire !

— le désir de faire des phrases claires, harmonieuses, de n'employer que des termes exacts, en un mot d'écrire avec goût. Et le profit n'est pas, en eifet, négligeable.

Aujourd'hui, pourtant, ce n'est pas sur le style que je voudrais attirer votre attentien, mais sur les idées. Voltaire est un des auteurs qui peuvent le mieux nous donner ces précieuses idées générales sans lesquelles nous serions bien en peine d'écrire. Dans les deux textes qu'indique le sommaire d'aujourd'hui. Voltaire a exprimé une idée si générale, si intéressante pour tous les hommes, et en particulier pour nos contemporains, que je n'en vois guère qui soulève autour de nous des discussions plus ardentes. Lisez-nous ces textes très courts, B., afin de bien délimiter le terrain de nos recherches.

la civilisation définie pak voltaire 2^5

Texte emprunti'; a la. Correspondance:

A Monsieur Tlùeriol.

i5 juillet 1735.

Quand je vous al demande dos anecdotes sur le siècle de Louis XIV, c'est moins sur sa personne que sur les arts qui ont fleuri de son temps. J'aimerais mieux des détails sur Racine et Despréaux, sur Quinaull, LuUi, Molitrc, Lebrun, Bossuet, Poussin, Descartes, etc., que sur la bataille de Stcinkor([uo. Il ne reste plus rien que le nom de ceux qui ont conduit dos bataillons et des escadrons ; il no revient rien au genre humain de cent batailles données ; mais les grands hommes dont je vous parle ont préparé des plaisirs purs et durables aux hommes qui ne sont point encore nés. Une écluse du canal qui joint les deux mers, un tableau du Poussin, une belle tragédie, une vérité découverte sont des choses mille fois plus précieuses que toutes les annales de cour, que toutes les relations de campagne, \o\is savez que chez moi les grands hommes vont les premiers, et les héros les derniers. J'appelle grands hommes tous ceux qui ont excellé dans l'utile ou dans l'agréable. Les saccageurs de provinces ne sont que héros.

Texte emprunté au Siècle de Louis XIV :

Introduction.

Ce n'est pas seulement la vie de Louis XIV qu'on prétend écrire ; on se propose un plus grand objet. On veut essayer de peindre à la postérité, non les actions d'un seul homme, mais l'esprit des hommes dans le siècle le plus éclairé qui fut jamais.

Tous les temps ont produit des héros et des politiques ; tous les peuples ont éprouvé des révolutions ; toutes les histoires sont presque égales pour qui ne veut mettre que des faits dans sa mémoire. Mais quiconque pense, et, ce qui est encore plus rare, quiconque a du goût, ne compte que quatre siècles dans l'histoire du monde ; ces quatre âges heureux sont ceux oi!i les arts ont été perfectionnés, et qui, servant d'époque à la grandeur de l'esprit humain, sont l'exemple de la postérité...

Il ne faut pas qu'on s'attende à trouver ici, plus que dans le tableau des siècles précédents, les détails immenses des guerres, des attaques de villes prises et reprises par les armes, données et rendues par des traités...

On ne s'attachera, dans cette histoire, qii'à ce qui mérite l'attention de tous les temps, à ce qui peut peindre le génie et les mœurs

des hommes, à ce qui peut servir d'instruction et conseiller l'amour de la vertu, des arts et de la patrie.

I- — Le principe de Voltaire : Les progrès de la pensée humaine.

Quelle est l'idée générale, dans la lettre?

B. — L'historien doit attacher plus d'importance au progrès des sciences et des arts qu'à la politique et à la guerre.

— Et dans l'Introduction du Siècle de Louis XIV?

B. — Il prend plus de précautions ; il ne critique pas ouvertement les « saccageurs de provinces » ; mais il laisse entendre que leur besogne est secondaire et indigne de retenir notre attention prolongée. Le devoir de l'historien est de montrer dans le progrès des sciences et des arts le but de la civilisation.

— Etait-ce l'habitude, avant lui ?

B. — Il ne le semble pas, à voir le soin que met Voltaire à écarter d'autres méthodes.

— Quelles méthodes ?

B. — Toutes les formes de la biographie ; surtout la biographie des rois : « Ce n'est pas seulement la vie de Louis XIV qu'on prétend écrire ; on se propose un plus grand objet. »

Or les historiens du xvii® siècle, comme Mézeray ou le Père Daniel, les chroniqueurs du moyen âge, de Villehardouin à Commynes, les historiens anciens eux-mêmes n'avaient guère entretenu le public que des grands personnages ; le peuple n'occupait pas plus de place dans leur récit que dans notre théâtre classique. Sans être uniquement une série de biographies, l'histoire faisait connaître surtout les exploits des guerriers, les négociations des diplomates, les actions, belles ou regrettables, des hommes illustres.

— Oui, c'était un art individualiste; il peignait chaque homme en particulier plutôt que l'humanité ; il s'attachait à célébrer les héros plutôt qu'à découvrir le progrès des idées. Voltaire préfère, sinon un art socialiste (au sens

LA CIVIMSATION DKI l\!i: l'Ail \(M.TArr.i; u'j"

étymologique du mot), au moins un art consacré à l'histoiro (Je la société. Montrez comment il précise sa pensée, comment il découvre dans ces progrès de l'intelligence humaine la cause profonde de tous les phénomènes historiques.

13. — L histoire, ajoute-t-il, racontait « les actions » des hommes, souvent même les actions d un seul homme. Use propose, à son tour, d en expliquer les motifs ; il étudie « l'esprit des hommes » ; il insiste sur les époques où l'on saisira le mieux la « grandeur de l'esprit humain ».

— Autrement dit, l'histoire avait été surtout un récit dramatique, propre à nous émouvoir par le spectacle superficiel des aventures des hommes ; elle devient avec lui une étude philosophique, propre à nous faire réfléchir sur la nature et les destinées de l'humanité.

G. — Pourtant, Voltaire a écrit une œuvre qui ne répond pas à cette définition, V Histoire de Charles XII.

— Oui, sans doute. Mais vous en connaissez la date ? 1731. Or le Siècle de Louis XIV, commencé en i733, écrit surtout en 1735, 1737 et 1738, publié en 1761, diffère profondément de ce premier ouvrage. Plus Voltaire avance, et plus il s'écarte de sa première manière, jusqu'à la condamner entièrement. Dans le chapitre xvii du Siècle de Louis XIV (p. 296 de l'éd. K. Bourgeois), il porte un jugement sévère sur le héros qu'il avait célébré et loue son heureux adversaire, Pierre le Grand :

Le czar Pierre, supérieur à son siècle et à sa nation, a été, par son génie et par ses travaux, le réformateur ou plutôt le fondateur de son empire. Charles XII, plus courageux, mais moins utile à ses sujets, fait pour commander à des soldats et non à des peuples, a été le premier des héros de son temps ; mais il est mort avec la réputation d'un roi imprudent.

En 1709, l'auteur de l'histoire de Charles XII composera celle de la Russie sous Pierre le Grand... Dès 1737, il écrivait à Frédéric : « Je me reproche d'avoir barbouillé deux tomes pour un homme, quand cet homme n'est pas vous. » — M. Bourgeois ajoute en note qu'à cette époque

Voltaire ne considérait plus sa première œuvre historique que comme un roman. — Il se jugeait bien durement. Un récit présenté comme l'était l'histoire de Charles XII porte en lui-même son enseignement ; un bon récit, par cela seul qu'il nous raconte fidèlement la réalité, nous explique les causes des faits et nous en laisse prévoir les conséquences : il est déjà philosophique. Mais comment Voltaire n'cùt-il pas été injuste pour lui-même, quand il l'était pour Tacite ? Dans son entliousiasme pour l'histoire de l'esprit et des mœurs, il va jusqu'à dire des Annales :

Je suis curieux, je voudrais connaître les droits du sénat, les forces de l'empire, le nombre des citoyens, la forme du gouvernement, les mœurs, les usages : je ne trouve rien de tout cela dans Tacite. Il n'y a d'ailleurs ni ordre ni date. (Lettre à M'"' du Deffand, 3o juillet 1768.)

Car une seule question, désormais, l'intéresse : .dans quelle mesure l'humanité, forte de son intelligence, de son énergie et de son travail, arrive-t-elle à connaître et à rendre habitable son domaine ? Par quels moyens, de siècle en siècle, de génération en génération, augmentet-elle la somme de bien-être lentement acquise par les ancêtres, en même temps qu'elle adoucit les mœurs et diminue l'injustice? Voilà, aux yeux de l'historien moderne, la question essentielle, et il faut convenir que Voltaire, pour l'avoir aperçue dès 1735, ne manquait pas de clairvoyance. Vous comprenez qu'il ose considérer comme secondaires beaucoup des faits qui, jusqu'alors, avaient occupé la scène historique. Lisez la suite, A.

n. — L'application du principe: Les moyens d^ expression de la pensée humaine.

— Tous les temps ont produit des héros et des politiques... toutes les histoires sont presque égales, pour qui ne veut mettre que des faits dans sa mémoire. Mais quiconque pense, et, ce qui est encore plus rare, quiconque a du goiH, ne compte que quatre siècles dans l'histoire du monde ; ces quatre âges heureux sont ceux où les arts ont été perfectionnés, et qui, servant d'époque à la grandeur de l'esprit humain, sont l'exemple de la postérité.

LA CIVM.ISATION OKHMP PVH VOf.TAIHE 2^9

— Quel est le sens du mot époque ?

A. — Je l'ai vu expliquer dans une note du Discours sur l'histoire universelle.

— Kt mieux que dans une note : dans le texte lui-même. Les grands écrivains emploient rarement un terme sans lavoir di'flni. Si Voltaire le cite sans autre précaution, c'est que tout le monde alors connaissait la définition de Bossuet :

Il faut avoir certains temps marques par quelque grand «'vénement auquel on rapporte tout le reste : c'est ce qui s'appelle époque, d'un mol grec(i) qui signifie s'arrôter, parce qu'on s'arrôte là pour considérer, comme d'un lieu de repos, tout ce qui est arrivé devant ou après. {Hist. univ.. Dessein général.^

N'employons-nous pas encore le terme dans ce sens? Comment dit-on d'un événement qu'il marquera dans l'avenir, qu'il se détachera des autres, que l'attention s'y arrêtera?

de M. — Il fait époque !

— Les seules époques dignes de ce nom sont, naturellement, pour Voltaire, celles oîi la pensée humaine a été la plus vigoureuse.

B. — Il dit plus loin : la raison... « la raison humaine s'est perfectionnée... »

— Raison, pensée, génie, esprit humain..., autant de synonymes qui montrent bien, par leur fréquence, le souci unique de l'auteur. Pourtant, le mot raison est celui qui va faire avec lui la plus belle fortune, c'est le mot cher aux philosophes du xviii^ siècle ; la civilisation, selon eux, est TcEUvre de la raison appuyée sur la science ; plus les hommes sont éclairés, plus ils s'avancent par un effort continu vers une destinée meilleure. Déclaration très neuve alors (encore que renouvelée des Grecs), comme la science elle-même, dont Voltaire, avant Diderot et Condorcet, salue (lès 1735 l'irrésistible puissance. — Par quels moyens la raison sert-elle ainsi l'humanité ? Quels sont ses heureux procédés ?

B. — « Les arts ».

(i) âTcï/E'.v :^ tenir sur. se tenir ?iir. être arrêté sur.

20O PROGRKS DE LA RAISON DANS I,A SOCIKTE

— Que veut-il dire par là ?

B. — La peinture, la sculpture, l'architecture...

— Oui ; est-ce tout ?

A. — Les lettres...

— En voyez-vous la preuve, dans la suite du livre ?

A. — Le chapitre des « beaux-arts » est consacré aux écrivains du xvir siècle, et le suivant, beaucoup plus court, intitulé « Suite des arts », à « ceux qui ne dépendent pas uniquement de l'esprit, comme la musique, la peinture, la sculpture, l'architecture ».

— Très bien. Le sens du mot est donc plus étendu qu'aujourd'hui. Ne Tétait-il pas davantage encore, dans la vieille langue ?

A. — Oui, il servait à désigner les arts mécaniques, en même temps que les arts libéraux...

S. — La preuve en est cjue Voltaire dit les beaux-arts, pour les distinguer des autres...

— Navons-nous pas aujourd'hui quelques expressions où ce sens soit encore transparent ?

T. — Les arts et métiers !

S. — Les artisans.

— Justement. Bréal, que vous pratiquez, rattache le mot latin ars (art est venu de l'accusatif artem) à l'idée de « combinaison ». Il le rapproche du grec àc;xo!Icf), adapter, icaovt'x, assemblage. — Croyez-vous que nous devions le prendre ici dans un sens aussi général ?

B. —Non!

A. — Si! (i)

— Granimalici certant ! La question doit au moins être discutée. Pourquoi dites-vous non, B. ?

B. — Parce que Voltaire s'adresse « à quiconque pense » sans doute, mais surtout « à, ce qui est encore plus rare, quiconque a du goût », et qu'il terminera par l'éloge « delà vertu, des arts et de la patrie » ... Il ne parle pas, ici, des arts mécaniques.

(i) L'élève A. avait nn rprtain goût pour 1 crurlitinn... Son r.Tmar.ide jugeait, en général, plus .siiiiplenient des cho.^cs.

LA CIVILISATION DLFIME V\l\ VOLTAllU, 2;JI

— Je le crois, en effet. Pourquoi, pourtant, songiezvous à eux, A. ?

A. — Parce qu'en général Voltaire montre autant d'estime pour les uns que pour les autres ; dans la lettre à Thieriot, il parle des ingénieurs et des savants aussi bien ([ue des artistes et des poètes : « Une écluse du canal qui joint les deux mers, un tableau du Poussin, une belle tragédie, une vérité découverte sont des choses mille lois plus précieuses que toutes les annales de cour, que toutes les relations de campagne. »

— Phrase bien remarquable, en effet, et qui ne sent pas son pédant. N'oltaire admirait toutes les formes de 1 intelligence humaine ; rien de ce qui montre la grandeur et la force de lesprit humain ne lui demeurait étranger ; et il méritait d'en être le premier historien... Pourtant, je crois que, pour l Introduction, c'est votre camarade qui a raison. Nous comprendrons arts au sens littéral de beaux-arts — sans oublier toutefois que Voltaire était prêt à y joindre tous les autres, dans le tableau où il voulait « peindre le génie et les mœurs des hommes ».

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