C. — Du fromage... de Hollande
— Soit, pour le fromage ! Mais le bétail, alors, ne se transportait pas bien loin... En réalité, elle ne tirait pas de son sol la partie la plus importante de ses objets d'échange. D'où venaient-ils ?
T. — De ses colonies, des îles de la Sonde.
— Justement! Plus de produits coloniaux, plus de blé: et plus de blé, plus d'habitants. L'élément capital dans l'histoire, aux yeux de Voltaire, est le pain quotidien. Dis-moi ce que tu manges, dis-moi de quoi tu vis, déclare l'économiste à un peuple, et je te dirai qui tu es. Tel est lavis de ^'oltaire : il est déjà 1 auteur de l'Homme aux quarante écus.
La seconde raison est une raison morale, mais tellement liée à la première qu'on ne peut pas l'en séparer. Continuez, S.
2 6o PROGRÈS DE LA RAISON DANS LA SOCIÉTÉ
— ...de leur commerce et, si on l'ose dire, de leur liberté, auraient été presque tout à coup ruinées et dépeuplées.
— On dit souvent que la concurrence est l'âme du commerce. Pour Voltaire il semble ici que cette âme soit la liberté. Que veut-il dire ?
S. — Que les familles restées en Hollande auraient été trop découragées par la servitude pour continuer leurs entreprises.
— Oui. Ajoutez surtout qu'elles n'auraient pas eu l'assurance de jouir des fruits de leur travail. Les intentions de Colbert étaient connues. Il aurait entravé de toutes manières leur activité, et la conquête économique aurait suivi la conquête politique, dont elle était le vrai motif.
B. — Pourquoi ajoute-t-il : « si on l'ose dire » ? Il est bien évident que la Hollande aurait été asservie...
— Sans doute ! Mais Louis XIV et Colbert eux-mêmes ne s'avouaient pas, au début, que leur tyrannie les mènerait jusque là. Les ambitieux les plus dénués de scrupules éprouvent toujours le besoin d'avoir au moins pour eux les apparences du droit... Et Voltaire, qui aime Louis XIV, qui l'estime pour toutes les grandes choses dont l'Europe lui fut redevable, « ose » à peine avouer à son tour de quelles tristes conséquences eût été suivie son audacieuse entreprise. Il les voit cependant; il ne peut pas ne pas les voir:
Bientôt, dit-il, la terre même de ce pays allait disparaître.
Derrière la ruine des hommes, il aperçoit celle de la terre qu'ils ont créée, et cette mort d'une contrée florissante lui paraît aussi déplorable que le malheur de la race qui l'avait faite à son image.
Amsterdam, l'entrcpcit et le magasin de l'Europe, où deux cent mille hommes cultivent le commerce et les arts, serait devenue bientôt un vaste marais.
Après le drame joué par les hommes, le drame achevé par la nature ! Car c'est toujours dans les rapports de l'homme avec la nature que le savant découvre les causes profondes des phénomènes humains. Kn elle se trouvent
CARACTÈRK SCIENTIFIQUE DE LIIISTOIRE '/fyl
les forces, hostiles ou secourables, qui dominent l'humanité. « L'Egypte est un présent du Nil », écrivait jadis Hérodote. La Hollande, dit au contraire notre historien, est une conquête des hommes, et cette victoire de notre industrie est plus belle que les dons spontanés de la nature. Aujourd'hui encore il n'est pas d'année où les ingénieurs de la gracieuse NN'ilhelmine n'ajoutent à son royaume de fertiles prairies, et l'on peut prévoir pour un avenir prochain le dessèchement du Zuyderzée. Aussi, que de travail ! Quelle assiduité, quelle prévoyance ! Et comme la mer envahirait vite ces plaines naguère submergées, si l'attention se relâchait ! Lisez-nous les dernières lignes de Voltaire, B.
— Toutes les terres voisines demandent des frais immenses et des milliers d'hommes pour élever leurs digues : elles eussent probablement à la fois manqué d'habitants comme de richesses, et auraient été enfin submergées, ne laissant à Louis XIV que la gloire déplorable d'avoir détruit le plus singulier et le plus beau monument de l'industrie humaine.
— Vous n'avez pas assez insisté sur le mot singulier; ou plutôt, vous l'avez prononcé comme si vous le compreniez mal. Que signifie ce mot de nos jours ?
B, — « Etrange »...
— Dans un sens favorable?
B. — Non, jamais. Il signifie : « bizarre, fâcheux... », en tous cas : « digne d'inspirer la méfiance ».
— Oui. Et ici?
B. — Le mot est encore tout proche de ses origines (singuli, chacun pris séparément) : « qui se sépare, qui se distingue de, qui est seul de son espèce... »
de B. — « Unique. »
— En effet, Voltaire aujourd'hui dirait peut-être « unique ». L'autre adjectif, beau, s'explique de lui-même. Mais n'est-il pas touchant de voir un homme de lettres appliquer aux prairies et aux troupeaux la même épithète qu'aux œuvres d'art? Le philosophe est ainsi. Il aime, il admire l'intelligence dans toutes ses manifestations. Ce qu'il y a de beau, ce qu il y a d important dans l'histoire, c'est la civilisation, ce sont les efforts par lesquels l'homme
s'asservit la nature, améliore son bien-être et embellit son existence. Un « entrepôt », un « magasin » ne le laissent pas plus indilférent qu'un musée. La patrie de Polter et de Franz Hais est également, à ses yeux, celle des riches marchands et des armateurs audacieux ; tout ce qui fortifie, tout ce qui civilise, tout ce qui élève l'homme en quelque manière et auguiente sa puissance, mérite, selon Voltaire, notre admiration.
De même, le mot industrie a un sens plus étendu qu'aujourd'hui : que signilie-t-il de nos jours ?
H. — Le travail mécanique, par lequel on transforme la matière brute en objet manufacturé.
— Soit. Et à l'époque de Voltaire?
H. — Activité, intelligence.
— Comme toujours, à mesure que nous remontons le cours des siècles, le sens est plus conforme à l'étymologie latine ; ici, le mot industria (indo-struum, qui construit, qui combine dans sa tête), « réflexion, application », est encore vivant sous la forme française.
C. — Monument est également pris dans le sens primitif latin : moninientum, de moneo, qui fait souvenir : toute œuvre qui rappelle la force de l'intelligence humaine.
— Et ces termes, ainsi compris, ont d'autant plus de valeur qu'ils traduisent fidèlement l'idée maîtresse de Voltaire : il voyait dans les progrès de la pensée le fait capital de l'histoire ; il admirait Louis XIV parce que le grand roi avait favorisé « les progrès de l'esprit humain, dans le siècle le plus éclairé qui fut jamais ». Aussi déclare-t-il déplorable, digne d'être cent fois pleurée, la gloire qu'eût recueillie le vainqueur de la Hollande dans une entreprise de Vandale, et il le féliciterait presque de ne l'avoir pas recueillie.
Ici, j'ai peur de tomber dans une digression, dans la fâcheuse digression qui effraie tant nos inspecteurs ! Mais une question me brûle la langue... Vous sentez bien, dans ce passage, que tous les considérants accumulés par Voltaire sont autant de griefs contre l'ambition, la dureté,
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l'orgueil insensé de Louis XIV. Nous voyons venir le mot de la fin, par lequel le philosophe ne lui accordera de la gloire qu'en la jugeant déplorable. Partagez-vous l'opinion de Voltaire? Trouvez-vous que Louis XIV et ses ministres aient commis alors le crime de lèse-civilisation? D. — La Hollande les avait beaucoup inquiétés. Sa marine, son commerce, son industrie rendaient difficile le développement de la marine et de l'industrie françaises. Colbert la redoutait plus que Louvois...
— C'est vrai. Peut-être méritait-elle une leçon. Mais s'il fallait tuer tous ceux qui nous font concurrence, une telle coutume pourrait mener loin, même et surtout entre nations.
D. — Aussi la grosse faute de Louis XIV a-t-elle été de vouloir asservir la Hollande. Il a manqué de modération dans la victoire...
— Voilà ce quil faut dire. Il est dangereux, même pour un homme en apparence tout-puissant, daller jusqu'au bout de son droit, et à plus forte raison de le dépasser. Aussi ne sommes-nous pas choqués de voir Voltaire plaider, dans une mesure raisonnable, la cause du peuple vaincu. Analysez, pour finir, les pages admirables où Ihistorien nous montre la grandeur d'un peuple qui ne désespère pas de la patrie. La fin du chapitre est le commentaire indispensable du début.
Combien de causes morales voyez-vous, d'après Voltaire, au relèvement de la Hollande ?
.1. — Cinq.
— Vous avez lu le texte, n'est-ce pas? Enumérez-nous ces causes.
J. — Première cause : la révolution qui substitue le parti violent au parti modéré...
— la Montagne à la Gironde !
de B. — le prince d'Orange aux frères de Witt...
— et dans les mêmes conditions...
de B. — avec les mêmes appuis...
— par les mêmes excès ! Lisez, J.
— La populace effrénée massacra dans La Haye les deux frères de Witt : l'un qui avait gouverné l'Etat pondant dix-neuf ans avec
vertu, et l'autre qui l'avait ser>i de son épée. On exerça sur leurs corps sanglant* toutes les fureurs dont le peuple est capable : horreurs communes à toutes les nations..., car la populace est presque partout la même.
— Eternelle vérité ! Les chefs crient : « De laudace ! » et le peuple répond : « Du sang ! » Et tous, entraînés à la fois par l'enthousiasme et par la peur, se laissent aller à des actes que chacun réprouverait ! Tous sentent planer sur eux, dans un commun délire, cette fatalité des révolutions qui veut que la violence entraîne la violence... C'est là qu il faut savoir comprendre, quoiqu il soit impossible de pardonner ; car, ajoute Voltaire,
au milieu de ces désordres et de ces désolations, les magistrats montrèrent des vertus qu'on ne voit guère que dans les républiques...
et le patriotisme farouche a pu seul sauver la patrie.
Quelle est la seconde cause, T. ?
T. — La force financière, le crédit dû à Ihonnéteté du gouvernement des Provinces-Unies.
— La troisième cause, C. ?
C. — Le courage de chaque citoyen, et le sacrifice héroïque des intérêts particuliers à lintérêt général, devenu la seule garantie du salut individuel.
— En effet. La page est belle. Lisez-la nous, le mieux possible.
— A cette vertu républicaine ils joignirent ce courage d'esprit qui prend les partis extrêmes dans les maux sans remède. Ils firent percer les digues qui retiennent les eaux de la mer. Les maisons de campagne, qui sont innombrables autour d'Amsterdam, les villages, les villes voisines, Leyde, Delft. furent inondés. Le paysan ne murmura pas de voir ses troupeaux noyés dans les campagnes. Amsterdam fut comme une vaste forteresse au milieu des eaux, entourée de vaisseaux de guerre qui eurent assez d'eau pour se ranger autour de la ville. La disette fut grande chez ces peuples, ils manquèrent surtout d'eau douce ; elle se vendait six sous la pinte ; mais ces extrémités parurent moindres que l'esclavage. C'est une chose digne de l'observation de la postérité, que la Hollande ainsi accablée sur terre, et n'étant plus un État, demeurât encore redoutable sur la mer : c'était l'élément véritable de ces peuples.
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de B. — ()u'est-fe que c'est que le « courage d'esprit » ? Kt en quoi di(ftire-t-il du courage tout court ?
— Il représente la plus haute forme du courage, celle qui laisse à l'esprit toute sa clairvoyance, parce qu'elle est fondée sur une vision froide, nette, impitoyable de la réalité. Souvent, le courage est aveugle ; il ne mesure pas le danger; il n'y pense pas ; il sent qu'il vaut mieux n'y pas penser... Et certes notre mérite, dans ce cas, n'en est pas diminué... Il faut pourtant reconnaître que le courage qui raisonne et calcule est plus étonnant encore, et c'est pourquoi Voltaire insiste : les Hollandais percent eux-mêmes les digues ; ils savent combien de millions leur coûte ce beau geste... et ils le font. Voilà le « courage d'esprit ». Voilà ce que Voltaire admire dans le peuple hollandais. Et quel tableau ! Quelle poésie ! Comme il est bon parfois, pour écrire l'histoire, d'avoir écrit Zaïre ! Amsterdam « forteresse flottante », avec sa ceinture de vaisseaux ; la Hollande, accablée sur terre, trouvant sur les flots indomptables son véritable élément ! Il y a un poète, doublé d'un savant, chez tout historien digne de ce nom. Michelet sera un grand poète.
Quelle est la quatrième cause, P. ?
P. — La forte organisation de la marine, et le talent des hommes de guerre.
— Naturellement. Voltaire est trop intelligent pour ne pas voir, et trop juste pour ne pas signaler dans la force militaire le symbole et la garantie de la force sociale, le plus haut degré de l'effort d'un peuple, celui qui le rend, plus que d autres, digne de la liberté et capable de la maintenir. Il n'était pas homme, malgré son amour pour l'histoire des idées et des mœurs, à rejeter 1' « histoire-bataille » comme une quantité négligeable, et il ne voyait nulle raison de sacrifier lune à 1 autre !
Quelle est la cinquième cause, H. ?
H. — La puissance commerciale.
— Seule capable, effectivement, de soutenir la force militaire, et de réparer les pertes subies. Lisez-nous encore ces lignes ; on les croirait, les dernières surtout, écrites d'hier par Demolins, dans le beau chapitre de sa Supériorité
des Anglo-Saxons où il montre que la supériorité militaire n'est rien sans la supériorité sociale.
— Après cette bataille, Ruyter, malgré les craintes et les contradictions de ses compatriotes, fil entrer la flotte marchande des Indes dans le Texel ; défendant ainsi et enrichissant sa patrie d'un côté lorsqu'elle périssait de l'autre. Le commerce mémo des Hollandais se soutenait ; on ne voyait que leurs pavillons sur les mers des Indes. Un jour qu'un consul de France disait au roi de Perse que Louis XIV avait conquis presque toute la Hollande : Comment cela peut-il être, répondit ce monarque persan, puisqu'il y a toujours au port d'Ormus vingt vaisseaux hollandais pour un français ?
— Hélas !
de B. — Voltaire n'a pas toujours été si clairvoyant. Le Canada... les arpents de neige...
— C'est vrai ! Son excuse est que tout le monde alors, en France, pensait comme lui. Je reconnais pourtant que l'excuse est faible pour un homme comme \'oltaire... Ici, du moins, vous ne pouvez lui refuser tous les mérites d'un historien de premier ordre : il a su découvrir les causes profondes par lesquelles s'explique un revirement imprévu ; causes physiques et causes morales, il les analyse à la fois en savant et en psychologue, et il en tire sans efibrt l'explication des événements dans leurs plus lointaines conséquences.
Vous saurez maintenant ce qu'il faut dire si la Sorbonne vous pose une de ses questions favorites : « Quelle est l'originalité de A'oltaire historien ? », ou « Kst-il vrai que Voltaire soit le premier en date des historiens modernes ? » Nous n'avons étudié, il est vrai, que deux ou trois pages, et il est nécessaire que vous parcouriez, avec vos Extraits tout entiers, les principaux chapitres du Siècle de Louis XIV. Mais de ces textes restreints nous avons tiré les principales idées, les idées générales qui s'y trouvaient contenues, et ces idées font le mérite essentiel d'une dissertation. A vous d'y rattacher, par d'intelligentes lectures, d'autres exemples, d'autres preuves. Le plus difficile est fait.
DEVOIR