‹ De la méthode littéraireChapitre 162 sur 424 · I. — L'idée · texte numérisé non relu

I. — L'idée

— Quel est le sujet traité, P. ?

P. — Un lieu commun : nos jugements sont toujours très égoïstes, très subjectifs ; nous ramenons tout à nousmêmes.

— Pourquoi le Persan Rica ne le dit-il qu'à la fin ?

B. — Parce que ce lieu commun, en lui-même, n'est ni très neuf ni très intéressant. S'il était placé au début, nous le trouverions plat. 11 nous plaît mieux lorsqu'il sert de conclusion à quatre épisodes...

Le conte fait passer le précepte avec lui.

— Oui. La simplicité même avec laquelle on constate, comme une chose toute naturelle, la sottise infinie des hommes, devient, à cette place, d une charmante ironie : « Il me semble, Usbek, que nous ne jugeons jamais des choses que par un retour secret que nous faisons sur nousmêmes !» — Si évidente qu'elle soit, la pensée doit être expliquée. Qu'est-ce qu'un jugement, B. ?

B. — Une opinion.

— Non, pas tout à fait. L'opinion est le résultat du jugement. Le jugement est une affirmation par laquelle nous déclarons d'une chose qu'elle possède telle ou telle propriété. Nous affirmons, par exemple, du baromètre qu'il monte ou qu il descend sous l'influence de la pesanteur de l'air; nous affirmons d'un homme qu'il est bon ou méchant, dune statue qu'elle est belle ou médiocre. Nous établissons un rapport entre l'effet et la cause, et nous portons un jugement scientifique ; nous établissons un rapport entre un homme et l'idée du bien, entre une statue et l'idée du beau, et nous portons un jugement moral ou esthétique. Et de tous ces rapports nous entendons bien affirmer qu'ils ne sont pas une création de notre fantaisie, mais qu'ils correspondent à la réalité, qu'ils sont l'exacte traduction dans notre langage particulier de ce que les philosophes appellent la réalité objective. Un homme a le jugement faux lorsqu'il traduit mal cette réalité ; et nous

l'eSPHIT dans les LETTHES I'EIISA.XES 2M(j

avons le jugement d'autant plus sûr, d'autant plus solide que 1 expérience le montre mieux d accord avec les lois de la nature. IJn jugement est donc une affirmation fondée sur l'observation exacte des faits, établissant la réalité d'un rapport entre deux idées.

Vous voyez d'ici tout le parti que Montesquieu va tirer de ce mot « jugement ». Rien n'est plus beau que de juger ainsi, avec attention, avec intelligence, avec; honnêteté, de se placer en face des choses et des hommes, sans tenir compte de ses préférences personnelles, de ses préjugés, de ses caprices... Rien n'est plus beau, c'est vrai, mais rien n'est plus rare... Le jugement scientifique est aujourd'hui, en général, soustrait aux influences qui pourraient le troubler; mais il n'y a pas si longtemps que les savants, ou prétendus tels, « jugeaient par un retour secret qu'ils faisaient sur eux-mêmes ». Galilée a eu quelque peine à faire prévaloir ses « jugements » ; et, sans remonter jusqu'à V Arrêt Burlesque, ma génération a pu voir l'Académie de Médecine fort hostile au grand Pasteur... Que dire des jugements portés non sur la nature, mais sur l'humanité ? Ceux-là sont soumis à mille influences fâcheuses, et Usbek n'a pas de peine à en signaler l'extravagance. Quels exemples choisit-il, H.?

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