‹ De la méthode littéraireChapitre 163 sur 424 · II. — Les exemples · texte numérisé non relu

II. — Les exemples

H. — h' influence de la coquetterie sur le jugement, une femme ne reconnaissant pas volontiers qu'elle a cessé d'être aussi agréable à soixante ans qu'à vingt-cinq...

Elles ont travaillé tout le matin à se rajeunir, nous déclare l'indiscret Usbek. « Il faut avouer, dit l'une d'elles, que les hommes d'aujourd'hui sont bien différents de ceux que nous voyions dans notre jeunesse : ils étaient polis, gracieux, complaisants; mais à présent je les trouve d'une brutalité insupportable. »

— Appliquez à ce portrait notre double définition du jugement.

H. — Le vrai jugement serait celui-ci: «Le miroir fidèle nous montre que nous avons changé ; les hommes ne nous regardent plus, parce qu'ils nous trouvent laides... Les Bezard. — Méth. IQ

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hommes sont peu aimables, mais clairvoyants. » Voilà la réalité.

Tandis qu'ici, se maquillant pour tromper le miroir luimême, elles portent un faux jugement (très faux, mais combien naturel !)... et disent : « Nous n'avons pas changé; les hommes ne nous regardent plus, parce qu'ils ont cessé d être gracieux... Les hommes sont aveugles et brutaux. » Voilà l'illusion.

Les deux opinions sont des jugements, puisqu'elles affirment des hommes qu ils possèdent telle qualité ou tel défaut... Mais lune serait un jugement véridique, et l'autre est un jugement faux ; l'une serait conforme à la réalité, parce que l'observateur sincère n'aurait tenu compte que des faits; l'autre n'est conforme qu au désir secret de celui qui l'exprime, parce que l'observateur complaisant ne tient compte que de ses désirs... « 11 ne juge des choses que par un retour secret qu'il fait sur lui-même. »

— Lequel préférez-vous, parmi les autres exemples, F. ? F. — Le mécontent politique !

— Je m'y attendais..., le sujet étant toujours à la mode. Mais il y en a un autre, hélas ! qui l'est au moins autant...

H. — Le mécontent pour cause de religion!

— Hum ! Un peu dangereux, celui-là, à présenter en classe... J'aimerais autant ne pas insister. Et puis, il est si proche parent du précédent ! Ce que nous dirons de l'un servira pour l'autre.

de B. — Le malade!

— Eh oui, le malade ! Quel joli tableau, et toujours vrai ! Qu'est-ce qui influe sur notre jugement plus que notre humeur? Et qu'est-ce qui nous met d'humeur plus sombre que la souffrance physique ? Pour un homme courageux qui s'entraîne à s'affranchir de ces misères, combien d autres raisonnent comme le « goutteux » d'Usbek : « Tout est changé, soupirent-ils; le temps n'est plus comme il était!... » Rien d' « objectif», cependant, comme la pluie et le beau temps ! Rien de « subjectif » en revanche comme l'impression qu'ils nous laissent!... Mais revenons à la politique, puisque c'est elle qui vous attire.

LF..SIMUI DANS M.S LETriillS Pi:fiSA.\'ES ^((I

Il faut convenir que le niéi'ite est plus grand encore là qu'ailleurs pour l'hoinina <pii ne tient conipte, dans ses jugements, (jue de la justice et de la vérité. Tant de motifs, même honorables, contribuent à a incliner la justice dans notre sens » ! Ici, du reste, le vieux seigneur n'a pas tout à fait tort, objectivement! La lettre d'Usbek est de 171^. Il faut convenir (ju au lendemain de la paix d'L'trecht les finances étaient en très mauvais état : « Morbleu, dit un vieux seigneur, IKtat n'est plus gouverné : trouvezmoi à présent un ministre comme M. Colbert... » Son jugement n'est que trop fondé ; la teinte désuète de son style nous fait bien un peu sourire : « morbleu ! » (pour « Mort de Dieu » est un juron du temps des marquis de Molière, et ce vieillard dit encore « monsieur Colbert » trente et un ans après la mort du ministre... Mais la pensée n'en est pas moins juste : Ghamillart était incontestablement inférieur à Colbert !... — Et pourtant, son jugement n'a aucune valeur. 11 dit la vérité, et il n'a aucun mérite à la dire, parce que les raisons sur lesquelles il l'appuie ne sont pas les raisons valables. 11 en esi ainsi, bien souvent, des hommes d'opposition. Ils découvrent très bien les vices du régime à la mode, ceux qui frappent le premier venu. Mais les motifs pour lesquels ils les critiquent sont d'une frivolité stupéfiante ou d'un égoïsine naïf : ils n'ont à la bouche que ia patrie et l'honneur; ils n'ont dans le cœur que vanité sotte, attachement à des privilèges injustes, souci exclusif de leur intérêt personnel... triple « retour secret qu'ils font sur eux-mêmes », et qui enlève à leur jugement toute espèce d autorité. Montrez-nous ici la vanité, L.

L. — Ce vieux courtisan prétend avoir beaucoup connu M. Colbert!... Il ment, d'ailleurs: Colbert, le «marbre froid », n'était l'ami de personne, pas même de ses parents qu'il casait en bonne place... « M. Colbert était de mes amis ! »

— C'est bien. Montrez-nous l'injustice, P.

P. — « Il me faisait toujours payer ma pension avant qui que ce fût... » Première injustice : « avant qui que ce

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fût », même avant de plus pauvres, de plus âgés ou déplus méritants ! Deuxième injaslice : la « pension » elle-même, pure faveur accordée par le roi, qui distribuait ainsi à des courtisans oisifs le produit des impôts levés sur le pays.

— Soit. Reste l'égoïsme. C'est peut-êti'e le motif le plus excusable. Car il faut bien manger. Il est assez naturel qu'on trouve les finances bien administrées, « dans un bel ordre », quand elles vous assurent une rente, et fort mal gérées quand elles vous la suppriment! Mais alors il ne faut pas s'ériger en censeur, en philosophe, et discourir sur les intérêts de l'Etat ! Ne voyez-vous pas, pourtant, un mot qui doit nous rendre indulgents, qui nous montre combien ce pauvre vieux seigneur est incapable de rien juger, même pas sa propre personne?

A. — Après avoir soutenu l'intérêt général, il oublie son rôle et laisse parler son cœur : «... Alors tout le monde était à l'aise ! Et maintenant je suis ruiné ! »

B. — Un pareil oubli est-il vraisemblable?

— Mon Dieu, je vous accorde qu'il y a là peut-être de la part de Montesquieu une hardiesse comparable à celle de Regnard dans certains « mots comiques » du Légataire Universel! Hardiesse beaucoup plus vraisemblable, pourtant, ici que dans Regnard, et dont la conversation courante nous oflre parfois des exemples. Réfléchissez un peu; rassemblez vos souvenirs: et vous constaterez qu'il n'y a dans ce trait rien d'extraordinaire...

Comme La Fontaine et La Bruyère, Montesquieu vous réserve ainsi un plaisir de tous les instants, pour peu que vous appliquiez au monde qui vous entoure ses procédés de moraliste. Un lecteur des Fables, des Caractères ou des Lettres Persanes n'y puise pas seulement des idées et des connaissances livresques; il acquiert, avec une méthode d'observation mondaine, un excellent moyen de ne jamais s'ennuyer; il est toujours au théâtre, et les hommes semblent jouer exprès pour lui la comédie.

Est-il beaucoup de lectures dont nous pourrions tirer un profit plus immédiat?

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