‹ De la méthode littéraireChapitre 216 sur 424 · UNE EXPLICATION EN SOUHONNK · texte numérisé non relu

UNE EXPLICATION EN SOUHONNK

encore la méthode de rapprochement entre le texte explique et ceux où Diderot a donné la définition des mots, tels qu'il les comprenait.

Je ne vais ici que vous donner le schéma du développement très abondant, très nourri de textes : d'abord parce que je ne puis pas vous mettre entre les mains les gros volumes de l'édition Assézat, que le professeur avait à sa portée; ensuite parce que les détails eux-mêmes, très utiles à des étudiants, seraient un peu minutieux pour vous. Je passe donc les explications d'où il résulte que la leçon de danse, pour Diderot, n'est qu'une leçon de maintien, et que la décence (déviée de son sens usuel, rapprochée de son sens étymologique) signiGe uniquement « ce qui convient dans le monde », « ce qui est conforme aux bienséances mondaines ». Je passe, malgré son intérêt, la théorie de J3iderot sur le récitatif expressif, d'où il résulte qu'une leçon de chant est surtout à ses yeux une leçon de prononciation. Encore que dans la pratique, sinon dans la théorie, beaucoup d'élèves de Première en auraient un grand besoin ! Le paragraphe sur le mot musique a été construit ensuite comme le développement de la première partie sur l'expression raisonner juste. Après une définition générale (Diderot estime dans la musique l'harmonie, c'est-à-dire la partie où il entre le plus d'intelligence), la thèse est démontrée à l'aide de trois textes empruntés :

i) aux Principes d'' harmonie ;

2) à la Correspondance de Grimm (passage sur l'entrée de Bemetzrieder chez Diderot, certainement écrit par Diderot— éd. Assézat, t. XII, p. 525);

3) au quatrième Dialogue (éd. Assézat, t VII, p. 289).

Je n'ai pu saisir que cette fois-là les chiffres des références, n'étant pas sténographe. Mais vous ne doutez pas, bien entendu, que pour tous les textes celles-ci n'aient été très exactement signalées. Là est l'a 6 c de la méthode ; et d'ailleurs, sur ce point, vous commencez à l'appliquer de vous-mêmes. Vous devenez des hommes exacts.

C'est ce que veut M. Lanson ! C'est ce que veut aussi

38o PROGRÈS DE LA RAISON DANS LA SOCIÉTÉ

Diderot. Mais n'allez pas croire que cette rigueur fasse d'eux, d'une autre manière, des tyrans rébarbatifs, tyrans des mots et des syllabes, et bourreaux de la jeunesse. Xon, Diderot et son interprète restent aussi attachés, dans la troisième partie de l'explication que dans les deux autres, à cette qualité précieuse que nous avons saluée avec eux dès les premières lignes : la modération, la mesure, le sens de la vie pratique... Et, après avoir écarté les partisans de l'éducation frivole, après n'avoir gardé de leurs théories que les qualités sans les défauts, ils se retournent vers d'autres adversaires. Ces adversaii'es, on ne les voit pas, maison les devine, et M. Lanson les amène un instant sous nos yeux, en pleine lumière, suivant son second procédé : le rapprochement entre le texte de l'auteur et les idées de ses contemporains. Le Neveu de Rameau est réduit au silence ; Diderot ne tient pas le moindre compte de sa surprise indignée devant la suppression « de toutes les choses essentielles ». Mais il met au jour un programme capable d'en inquiéter beaucoup d'autres, pour la raison contraire : « de la grammaire, de la fable, de l'histoire, de la géographie, un peu de dessin et beaucoup de morale ». Ce serait encore trop, beaucoup trop pour Rameau ! Ce n'est pas assez, en revanche, pour certains de ses contemporains, précisément pour ceux qui, à ce moment, crient le plus fort. Ceux-là étaient tournés vers l'avenir; ils étaient évidemment plus sympathiques à Diderot; ils demandaient, dans les collèges de garçons, une instruction plus complète, fondée surtout sur les sciences ; quelques-uns, précurseurs du féminisme, réclamaient pour les jeunes filles l'égalité ; l'un d'entre eux même (qui n'a pas son e.xtrême gauche?), la supériorité, (i) C'était un joli concert! Le Neveu de Rameau, commencé sans doute en 1 76 1 , repris après 1 77 1 ou 1 772 (remarquez ici la manière dont il faut utiliser la chronologie), est d'une époque fertile en réformateui's. Rarement plus d'ouvrages (2), gros ou minces, depuis les

(i) V. Ascom, Revue Je synthèse, 1906.

(2) M. Lanson a flù, à cet endroit, alléger son développeiiicnt et réserver pour la lcr;oa suivante des indic.itions plus détaillées :

UNE KXIM.IC VTION F.N SOKHO.NNE 38l

comptes rendus in-quarto du président llolland et de La (jhaiotais jusqu aux libelles d'innombrables abbés, précepteurs ou philosophes, ont inondé au nom de la pédagogie les boutiques des libraires. L'expulsion des Jésuites et la publication de l'Emile marquent le point de départ de cette invasion en 1762, et ce nest qu'aux approches de la Révolution, lorsque les questions de politique pure deviennent décidément brûlantes, que l'on cessera de se disputer sur r « Éducation nationale » ; la bataille ne sortira des collèges que pour descendre dans la rue. Va Diderot ose dire, au milieu de ces échauffés, que sa fille restera étrangère aux sciences, n'apprendra qu un peu de dessin et fera surtout de la morale ! l'extraordinaire modération ! Ce n'est pas qu'il méconnût l'importance nouvelle des sciences. Vous ave/, vu la part qu'il leur fait dans VEncyclopédie : elles y régnent en maîtresses. M. Lanson nous a cité en outre trois textes tirés du Plan d'une université pour la /?(issie(i 770-1 776) et d'une Lettre à lacomtesse de Forbach (probablement écrite vers 1771), qui menaient tous à cette conclusion formulée par Diderot : « Rien ne vaut l'étude des mathématiques pour raisonner juste. » En fait, la fille de Diderot n'est restée étrangère ni aux sciences physiques ni aux sciences naturelles (i) — Alors? — A notre

muette objection le professeur a répondu en nous ramenant au principe qui fait l'unité de la leçon. Vous vous le rappelez : Diderot, dans le Dialogue, est un modéré ; il s'attache aux solutions moyennes, pratiques, et il est aussi

préoccupé d'éviter l'excès dans un sens que dans l'autre

Il insiste donc sur l'idée qui lui semble la plus importante

I) sur le moavcmenl relaùf à l'éducalion chez M"'» de Lambert et M"* d'Épinav, ainsi que sur les opinions des philosophes à ce sujet : — Voltaire, Dialogue sur ièilucaiion des filles — d'.\leubert, Réponse à J.-J. Rousseau •— Ils sont d'accord avec Diderot sur le développement nécessaire de la raison chez les femmes ;

II) s'.ir l'opinion contraire de J.-J. Rousseau — Au contraire, Rousseau est d'accord avec le Neveu de Rameau : Sophie, dans Y Emile (1762) — Une question encore indécise, faute d indications suiBsantes ; Diderot a-t-il eu l'intention de répondre à l'Emile sur ce point?

(i) V. éd. As«KZAT, t. X.II, p. 3o'i.

dans la discussion présente; il signale les avantages d'une prudente temporisation. Sa fille est faite pour vivre dans la société bourgeoise de 1770. Or la bourgeoisie est très conservatrice dans ses habitudes, même quand elle paraît révolutionnaire dans ses idées : elle est un peu comme Mirabeau, qui restait, le lendemain de la nuit du 4 Août, a M. le Comte » pour son domestique. La fille de Diderot n'y figurera donc pas comme une exception ; elle sera comme les autres ; elle n'essuiera pas les plâtres de la révolution féministe : il vaut mieux être heureux que d'avoir du génie et de préparer l'avenir au prix de sa tranquillité ! En revanche, elle saura le passé dont nous sommes pleins ; elle connaîtra la fable et la mythologie, quoiqu'il soit bien certain que ce genre d'acquisition soit peu essentiel ; mais les salons et les jardins sont remplis d'œuvres d'art devant lesquelles il ne faut pas avouer son ignorance. Mademoiselle Diderot saura donc parler des choses de la mythologie aussi longtemps que ces choses feront l'entretien des « honnêtes gens ». Elle ne connaîtra, par contre, des mathématiques que les quatre règles nécessaires pour la tenue de son ménage. Vous le voyez, la hardiesse du philosophe n'a dégale que la prudence du bourgeois.

Ainsi s'éclairent pour nous les spirituels propos qu'échangèrent, entre beaucoup d'autres, au jardin du Palais-Royal, les deux habitués du banc d'Argenson sur VÉducation des filles, (i)

(i) M. Lanson, à qui nous avons communiqué ce compte rendu, a bien voulu, non seulement rectifier certains détails, mais ajouter la note suivante, qui précise sa pensée: « Je reconnais là, dit-il, mon enseignement et remercie M. Bezard de la peine qu'il a prise d'en donner une idée. Mais (je le constate avec joie) il l'a reproduit tel qui l'a retrouvé dans son propre esprit; il l'a pénétré, assimilé, transformé sans le travestir. Si M. Bezard fait comprendre par la fidélité de son analyse la pensée du professeur, il suggère aussi, par la réaction originale de son tempérament qui apparaît dans sa fidélité même, l'idée de la manière active dont il est bon qu'un auditeur reçoive un enseignement. »

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