‹ De la méthode littéraireChapitre 245 sur 424 · Expression · texte numérisé non relu

Expression

Pourquoi elle est devenue abstraite, froide

et décolorée.

L. donne lecture du précepte de Ruffon : « Ne nommer les clioses que par les termes les plus généraux. » Il y oppose celui d'Aristote : « Ce qui contribue le plus à rendre le discours intelligent et clair, ce sont les mots propres. »

Il nous rappelle que ce défaut n'était pas choquant au xvii*^ siècle, parce que Boileau et ses amis avaient tout autant l'amour du mot propre que celui des idées générales ; Pascal reconnaissait qu'il y a des cas où il faut appeler Paris Paris, d'autres où il convient de dire : la capitale du royaume; Roileau appelait un chat un chat; tous deux protestaient contre ceux qui « masquent la nature » et cherchent la noblesse aux dépens de la vérité. Mais la tendance classique était toute rationnelle ; elle détournait l'esprit des objets sensibles pour reporter toujours son attention sur lui-même; elle l'entraînait à négliger ce qui se voit, ce qui se touche, pour ne songer qu'à ce qui se pense ; elle substituait fatalement l'expression abstraite et

vague à l'image précise et concrète. Aussi règne-t-elle en maîtresse le jour où les hommes de talent ont fait place à des écrivains médiocres. Les exemples abondent, dans nos Morceaux choisis. Nous y reviendrons à propos de l'abbé Delille, car nous retrouverons des traces du classicisme dégénéré même après le triomphe des premiers romantiques. Kn attendant, nous écoutons sans déplaisir les chiffres donnés par Taine (les deux tiers du vocabulaire français interdits aux poètes) et l'exemple qu'il cite de Colin d'Harleville : « l^a scène représente un bosquet d'arbres odoriférants », qui ne sont et ne doivent être ni des tilleuls, ni des lilas, ni des aubépines, ni aucun exemplaire d'une espèce particulière... Nous avons souri devant les vers connus du Siège de Calais, de du Bellay, qui, voulant dire qu'il ne restait plus un chien à manger dans la ville, écrivait :

Le plus vil aliment, rebut de la misère,

Mais auï derniers abois ressource horrible et chère.

De la fidélité respectable soutien,

Manc[ue à l'or prodigué du riche citoyen.

et nous avons plaint Delille, n'osant parler des épingles, De ces dards acérés dont les pointes légères Fixent le lin flottant sur le sein des bergères.

A. nous lit encore d'autres singularités, tirées d'un livre amusant de Sta.p(er (^Récréations grammaticales et littéraires^. Et nous terminons par la même conclusion qu'après les deux premières parties : l'art classique est mort; la raison l'a tué. Vienne l'âge du sentiment, des émotions violentes

et des effusions lyriques (i) Le Discours sur le Style est

de 1753. Dès 1760, Paris s'était arraché certain Discours sur la question de savoir « si le rétablissement des sciences et des arts avait corrompu les sciences et les mœurs ». Le romantisme était né.

(i) Sur la pauvreté de la poésie lyrique au xviu' siècle, voir les exercices de rhétorique de J.-B. Rousseau, Le Franc de Poinpignan et Lebrun Ecouchard (p. 358, 468 et 434 des Morceaux choisis de Marcou).

TROISIÈME CO.\fPOSITIO!\

Dialogue entre l'abbé d'Olivet et an grand seigneur de l'Académie

sur la candidature de Voltaire.

Page 1