‹ De la méthode littéraireChapitre 247 sur 424 · I. Les deux opinions en présence · texte numérisé non relu

I. Les deux opinions en présence

Dans les couloirs de l'Académie, un gentilhomme errait parmi les groupes, la moustache grisonnante, le sourcil froncé ; inattentif à la présence de ses confrères, il semblait méditer profondément, lorsqu'une voix le tira de ses réflexions.

— Monsieur le duc !

Le duc. — Ah ! Monsieur l'abbé d'Olivet 1

L'abbé. — Eh bien! Toujours aussi perplexe?

Le duc. — Tout autant qu'il y a huit jours. Monsieur l'abbé. Voterai-je pour M. de Voltaire? Lui préférerai-je un de ces candidats...

L'abbé. — ... qui sont si loin de le valoir I

Le duc. — Je l'avoue ! C'est un grand écrivain et un charmant poète, mais si railleur, si libertin ! Ltes-vous bien décidé vous-même, mon cher confrère, à lui donner votre voix ?

L'abbé. — Je n'y manquerai pas. Je voterai une troisième fois pour M. de Voltaire, comme deux fois déjà je l'ai fait sans succès. J'ai trop de raisons de l'aimer et de l'estimer, depuis quarante ans que je le connais.

Le duc. — Vous fûtes son préfet au collège Louis-le-Grand !

L'abbé. — Oui, Monsieur le duc, et je ne pense jamais sans émotion aux heureux moments que j'ai passés au milieu de cette folle jeunesse : le petit Arouet, le jeune comte d'Argental, les fils du lieutenant de police d'Argenson, et tant d'autres qui, depuis, ont fait une si belle carrière... Je les revois, enfants, espiègles, mais affectueux, pleins d'esprit, Arouet surtout, Arouet avec ses yeux pétillants de malice, son sourire moqueur et ses réparties... ingeniosus puer...

Le duc. — ... sed insignis ncbulo !

L'abbé. — La note eût été trop sévère. Je crois bien connaître l'élève auquel elle fut donnée : ce n'était pas Arouet. Qu'importent, du reste, quelques polissonneries, peccadilles de jeunesse, plaisanteries d'enfants ?...

Le nue. — Alors, Monsieur l'abbé, il n'y a plus d'enfants ! La visite à Ninon ! La société du Temple ! L'abbé de Chàteauneuf !

L'abbé. — Il faut avouer c[ue le pauvre enfant était bien mal entouré... Mais il était si spirituel ! Que de fois le Père Porée m'a lu de ses vers, communiqué de ses discours ! Combien de fois nous

avons prévu ses succès futurs, et cette gloire que nul ne saurait aujourd'hui lui contester...

(légèrement corrigé dans les dernières lignes.)

Ici, il fallait franchement vous engager dans la seconde partie et entreprendre l'éloge de Voltaire homme de lettres. Vous ne l'avez pas fait; vous avez, dans les quatre pages et demie qui suivent, confondu les idées qu'il fallait séparer; vous sautez constamment de l'une à l'autre, sans jamais les analyser, et vous revenez sur des choses déjà dites, sans mieux les expliquer la seconde fois que la première. Sécheresse et redites, les deux défauts sont inséparables : on n'éprouve pas le besoin de répéter ce qu'on a bien exposé. Voici, du reste, l'analyse fidèle de votre dialogue :

— Eloge des petits vers de Voltaire par l'abbé.

— Le duc rappelle son insolence, l'affaire Rohan, la Bastille,

— L'abbé réplique que Voltaire fut peu de temps après fêté par la cour, après le succès d'Œdipe

— Le duc préfère à VŒdipe de Voltaire celui de Corneille. Il le blâme d'y avoir raillé la religion. — Critique des Lettres anglaises.

— Le mot du Père Le Jay justifié.

— L'abbé montre l'enthousiasme de Voltaire pour la science. Il déclare que le philosophe ne réclame que la tolérance ; puis il passe à l'éloge de la Henriade.

— Tous deux louent le talent de l'historien.

— Le duc redoute pourtant, de nouveau, cet incorrigible railleur.

— L'abbé rappelle ses récents succès à la cour.

— Le duc se déclare brusquement converti. Il votera pour Voltaire.

^'ous voyez que le désordre est grand. L'abbé d'Olivet, qui était fort habile, dut plaider autrement la cause de son ancien élève. .Sans être un pédant, sans prononcer un plaidoyer, un galant homme connaît l'art de « diriger une conversation », et d'examiner dans un certain ordre les objections de son adversaire...

Voici comment il pourrait répartir ses arguments :

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