‹ De la méthode littéraireChapitre 295 sur 424 · CONSEILS PRÉLIMINAIRES · texte numérisé non relu

CONSEILS PRÉLIMINAIRES

J'aurais voulu consacrer au moins une explication aux écrivains que vos histoires littéraires vous présentent sous le nom d'Économistes. C'est dans cette intention, et pour vous préparer à la lecture des textes originaux, que nous avons acquis le joli volume de Léon Say sur Turgot et une édition presque originale de l'Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain de Condorcet... Malheureusement, j'ai parcouru sans succès vos Morceaux choisis ; ils datent d'un temps où ces choses ne paraissaient })as faire partie de la littérature ! — Quant à notre recueil des Ecrivains politiques duXVIII" siècle, qui comble en partie cette lacune, nous n'en possédons que quatre exemplaires... Ici, comme sur beaucoup de points, je ne puis que vous indiquer des directions et vous conseiller de lire vousmêmes ce qu'il nous est impossible d'étudier en classe. — Lisez-donc et relisez le petit livre (i) de Léon Say, les pages 62-1 48 (sur ^^oltaire) et 3/i3-364 (sur Turgot) des Écrivains politiques, ])arcourez les Lettres choisies et les Extraits de Voltaire, et traitez de votre mieux le sujet suivant:

Lettre de Voltaire à Turgot, peu de jours après que le grand ministre a du résigner ses fonctions de Contrôleur Général (25 mai 17/6).

(i) En particulier les lettres de Turgot à Louis XA I (p. 1C8 et suivantes).

a92 LF ROMANTISME ET LA RFAOLUTION

Nous possédons un billet de Voltaire, daté dti 17 mai, et adressé à M. de Vaines, premier commis des finances, qui nous montre ses sentiments : « Ah! mon Dieu, Monsieur, quelle funeste nouvelle j'apprends ! La France aurait été trop heureuse. Que deviendrons-nous? Restez-vous en place ? Auriez-vous le temps de me rassurer par un mot ? Puis-je m'adresser à vous pour faire passer ce billet ? Je suis atterré et désespéré. «

Voltaire était en correspondance avec Turgot, qui avait fait un séjour à Ferney en 1760, et pour lequel le philosophe avait une grande admiration. Pendant son ministère. Voltaire lui avait adressé sur l'administration du pays de Gex, à propos des heureuses reformes opérées par le ministère, de longues lettres, pleines d'observations précises et d'idées profondes : 32 décembre 1770, 8 janvier 1776 ^Mémoire à M. Turgot signé : « Le vieux malade de Ferney «), i3 janvier 1776 (même forme et même signature), 18 février 1776, 3 mai 1776. — Il est donc très vraisemblable qu'après lui avoir fait passer le premier jour, par l'entremise de M. de ^ aines, quelques lignes de condoléances, il lui écrit après réflexion et lui exprime, avec ses regrets motivés, son opinion sur l'avenir, (i)

CORRECTION

Nous n'avons pas, cette fois, de devoir vraiment bon. B. était malade ; de M. s'est fait excuser par sa famille; de B. et H., pour des raisons d'eux connues, ne dépassent pas une honnête moyenne, une médiocrité à peine argentée... Ce n'est pas que la quantité des copies en compense la qualité : j'ai reçu de vos parents de nombreuses cartes invoquant le grand nombre de vos occupations présentes : composition de physique, composition d'histoire...

de B. — De plus, la partie du cours de mathématiques actuellement étudiée est difficile...

[Ici a eu lieu une discussion serrée de laquelle il résulte que les élèves trouvent, d'une manière générale, les programmes scientifiques un peu chargés. Pourtant, là n'est pas le motif principal de leurs doléances,

(i) Ce sujet a ét<> donné rlcptiis, en octobre l'jio, par la Faculté fie Lille, gotis la forme suivante : « Lettre de Marmontel à Turt/ot, quand ce dernier rjixitla le ministère, n

LA SAGESSE Dli TLHGOT ^9^

et ils voudraient surtout voir les mômes matières autrement réparties entre toutes les classes, (i) Nous n'avons, malheureusement, ni le loisir ni la compi'tence nécessaire pour étendre à la méthode scientifique nos réilexions relatives à la méthode littéraire. Contentons-nous de marquer la place do ce sérieux entrelien, et de noter une fois de plus les rapports étroits qu'on aperçoit chaque jour entre tous les enseignemenls.]

Après avoir admis les excuses légitimes et rejeté les autres, nous avons donné lecture de deux copies moyennes, dont voici les deux premières pages, mélangées et allégées :

De Femcy, ce 25 mai 177O. Je ne puis vous exprimer. Monsieur, la stupeur dans laquelle m'a plongé l'annonce de votre démission. La France aurait été trop heureuse si vous eussiez pu accomplir toutes les reformes que vous projetiez ; plus que cent batailles gagnées, elles auraient à jamais illustré le règne d'un successeur de Louis le Grand... Hélas! tout cela n'est plus qu'un rêve éteint ! La routine, la jalousie, les cabales ont repris leur souverain empire; le roi se voit contraint d'avouer que, sauf luimême et son ministre, personne n'aime le peuple ; les philosophes, qui se flattent d'aimer à la fois le roi, son ministre et le peuple, n'ont plus qu'à lever vers le ciel des bras désespérés !

(i) Ces élèves, qui dans le i" Cycle ont tous appartenu à la Section A, souhaiteraient qu'on leur enseignât plutôt, pour la Physique : la Pesanteur et la Chaleur dès la Troij^icme .\, l'Optique et l'Acoustique en Seconde G, l'Electricité en Première C ; on continuerait à réserver pour la classe de Mathématiques la partie relative aux niouvements vibratoires.

Ils voudraient, pour les Malhémaliques , un travail un peu plus sérieux en Quatrième et en Troisième .\, moins intense en Seconde et en Première C; certaines questions difficiles seraient réservées pour les classes préparatoires aux Ecoles. Tout le monde n'est pas destiné à lEcole Polytechnique... En revanche, tout le monde doit faire des études régidières, harmonieuses, où l'enseignement littéraire et l'enseignement scientifique soient juxtaposés, non superposés... L'esprit est a un ».

u Ce n est pas, m'ont redit plusieurs fois, unanimement, les élèves, que les matières enseignées (sauf certaines choses qu'il faudrait réserver pour l'avenir) nous paraissent trop difficiles : non ; mais on nous en donne trop à la fois. )) — Et il y avait quelque chose de touchant dans cette siniérité parfaite, que traduisaient les attitudes, les regards, le ton modéré mais convaincu des affirmations n-pctôes : y Oui, c'est cela, c'est bien cela... Noos en avons Iroy à lu fois .' » — J entoudais là vraiment la voix de la jeunesse.

Comme ils sont loin, cher Monsieur, les jours de généreux espoir où nous échangions, ici même, nos reflexions et nos projets I Vous étiez fort jeune alors, mais on sentait en vous déjà un jugement ferme et sûr, une énergie invincible ; et moi qui n'étais plus jeune, moi q<ii croyais avoir fait plus ou moins le tour de toute chose, j'entrevoyais à vous entendre une foule d'idées nouvelles, bienfaisantes, fécondes, fort capables d'adoucir les maux de l'humanité... Peu de temps après vous prouviez aux ministres, d'abord indifférents, puis étonnés, puis jaloux, la solidité de vos doctrines. Chaque année, on pourrait dire chaque mois apportait à la Généralité de Limoges la suppression d'un abus, la réforme d'un règlement imparfait, la création d'une richesse nouvelle, une répartition plus équitable des richesses existantes. L'introduction de la pomme de terre, la multiplication des routes, les facilités exceptionnelles accordées à la circulation des grains ont montré le jugement de l'économiste ; les sages mesures relatives à la taille et aux autres impôts ont fait voir l'équité de l'administrateur; tout le monde s'est accordé à saluer dans l'intendant d'une seule province l'homme d'Etat destiné, sous un roi instruit de son devoir, à régénérer la monarchie tout entière.

Ce roi s'est un jour rencontré ; ce monarque pénétré de compassion pour son peuple et d'amour pour la justice est monté sur le trône au milieu des cris d'allégresse, et son premier soin fut d'appeler au Contrôle Général celui-là même que l'opinion désignait pour l'occuper... Certes, il aurait mieux valu, si vous n'aviez consulté que votre trancjuillité personnelle, demeurer dans cette province dont vous é.tiez le bienfaiteur ; mais l'intérêt de la France était que vous prissiez le ministère, et vous avez fait passer l'intérêt de la France avant le vôtre. . . La position n'avait rien d'enviable. L'abbé Terray vous laissait un héritage des plus lourds, et vous ne sentiez autour de vous, pour vous aider dans votre tâche, que de sourdes mauvaises volontés. Courageusement, généreusement, vous vous êtes mis à la besogne ; vous avez fait pendant deux ans tout le bien qu'il vous était possible de faire. Chacune de vos réformes s'inspira du principe sacré de la liberté de l'homme et de son droit au travail. « Dieu, disiez-vous, en donnant à l'homme des besoins, en lui rendant nécessaire la ressource du travail, a fait du droit de travailler la propriété de tous les hommes, et cette propriété est la première et la plus imprescriptible de toutes.»...

G. etJ. H.

Ici, malheureusement, s'arrêtent, ou à peu près, les deux copies. Les faits qu'elles énumèrent ensuite sont à la lois incouiplels et désordonnés ; les édits sur la circula-

Page 1