‹ De la méthode littéraireChapitre 3 sur 424 · PROCÈS-VERBAL DE LA PREMIÈRE CLASSE · texte numérisé non relu

PROCÈS-VERBAL DE LA PREMIÈRE CLASSE

Les études littéraires (sans en excepter le latin et même l'histoire) souffrent de deux défauts profonds, qui datent de plusieurs siècles et ne se corrigeront pas en un jour : elles manquent d'unité dans le plan ; elles manquent encore plus, peut-être, de continuité dans l'exécution. Les élèves apprennent beaucoup de choses, ils lisent des textes innombrables avec cinq ou six professeurs de lettres, trois ou quatre professeurs d'histoire, sans prendre soin de tout rattacher à un seul et même dessein et d'appliquer partout une seule et même méthode. Ils passent d'une classe à l'autre sans voir nettement le lien qui rattache les connaissances nouvelles aux connaissances acquises et en partie oubliées ; ils recommencent à travailler toujours sur de nouveaux frais, et la préparation au baccalauréat rappelle assez exactement le travail de Pénélope. C'est ce que me disait, il y a quelques années, un père de famille attentif qui suivait avec sympathie nos efforts désespérés. Mathématicien, officier d'artillerie, spécialiste par conséquent, il songeait surtout aux sciences ; mais c'était en même temps un lettré, un philosophe, et ses paroles avaient une portée toute générale : « Ce qui manque le plus à la moyenne des jeunes gens, disait-il, ce sont des cadres. Ils apprennent beaucoup de détails, sur des matières très différentes ; ils ne les classent pas toujours de manière à les rattacher à quelques principes gé-

b DE LA METHODE LITTERAIRE

néraux qui leur permettraient non seulement de retrouver ce qu'ils ont oublié, mais de découvrir seuls, par analogie, ce qu'ils n'ont pas encore appris... I^orsque j'ai fait mes études, nous apprenions par c(«.ur beaucoup moins de théorèmes, à peine la moitié de ceux qu'on fait réciter aujourd'hui ; mais le jugement gagnait ce qu'on épargnait à la mémoire ; nous faisions nous-mêmes notre science, beaucoup plus qu'ils ne peuvent la faire actuellement ; au lieu d'enregistrer, nous cherchions ; au lieu de collectionner des formules, nous appliquions des méthodes ; notre travail était une création continuelle. Mais pour réussir dans cette voie, il est nécessaire de connaître, d'avoir constamment sous les yeux les caractères généraux de la science que l'on étudie ; il faut faire reposer sur de grands principes les applications quotidiennes... Voilà ce que je demanderais surtout aux élèves, si j'avais la lourde charge de les conduire à l'examen... » Je ne sais dans quelle mesure les remarques de cet homme éminent étaient justifiées pour l'enseignement des sciences ; je constate seulement tous les jours que ses paroles sont l'expression même du bon sens pour nos études littéraires.

Nous allons donc recommencer en un an, pour le français, vos études anarchiques, et tracer, autant que possible, ces cadres sans lesquels on ne saurait mettre dans son travail ni unité ni méthode. Naturellement, ils ne ressembleront que de loin à ceux qui seraient nécessaires pour soutenir les élèves de la Sixième à la Première ; non seulement nous ne parcourrons qu'une partie de notre domaine, mais nous le parcourrons à la hâte, d'une manière provisoire et superficielle ; les moyens dont je dispose, dans les circonstances présentes, ne peuvent guère être que des moyens « de fortune ». On me l'a déjà, vous le pensez bien, et plus d'une fois, reproché. L'an dernier, par exemple, après une conférence où j'avais sommairement exposé celte tentative, j'ai recueilli pas mal de critiques et peu d encouragements ; un spirituel journaliste, indulgent pour ma personne, mais sévère pour mes idées, ne m'a pas caché que notre méthode lui paraissait

Page 1