‹ De la méthode littéraireChapitre 324 sur 424 · CONSEILS PRÉLIMINAIRES · texte numérisé non relu

CONSEILS PRÉLIMINAIRES

Il n'est pas un homme instruit qui ne se rappelle avoir fait, dans sa jeunesse, certaines lectures décisives. On a vu des vocations pour l'Ecole navale déterminées par .Iules Verne ; vous connaissez le célèbre passage d'Augustin Thierry où il se représente, jeune collégien, profondément ému par une lecture de Chateaubriand : le récit du combat entre les Romains et les Francs sullit à déterminer sa vocation d'iiistorien. Nous avons eu tous, plus ou moins, des impressions aussi vives et aussi durables. Les uns, plus tendres, ont été sensibles surtout à la lecture de certains poètes ou auteurs dramatiques ; les autres ont gardé toutes leurs préférences pour un roman de Waller Scott ou de Victor Hugo ; d'autres, à l'esprit plus grave, ont reçu de Tiiine ou de de Tocqueville la révélation de leur propre intelligence ; d'autres enfin, plus terre à terre, mais doués d'un heureux sens pratique, ont dû à Sarcey ou à Legouvé l'art de ne pas se faire refuser au baccalauréat... Tous ont gardé le souvenir de trois, quatre ou cinq lectures plus décisives que les autres : c'est sur celles-là que je voudrais recueillir vos confidences.

CORRECTION

Définition du sujet.

Sur les trente copies remises dans cette classe, on n'en

trouve que deux où le sujet ne soit pas du tout traité... A qui s'étonnerait de l'importance donnée à une telle remarque, je rappellerais que ce mérite n'est pas toujours aussi commun, et que dans la section D plus du quart des concurrents n'ont môme pas vu la question ! Passons rapi- l dément sur ces deux maladroits, — juste le temps de définir, par contraste avec leurs devoirs, en quoi consistait exactement le sujet :

Vous dites, lisons-nous en tête du premier chef-d'œuvre : « J'ai lu ceci, cela, ceci encore... ». Mais vous ne montrez pas quelle influence ces ouvrages ont exercée sur vous, quelles réflexions, quels sentiments, quels actes ils vous ont inspirés. Voilà pourtant ce que je désirais connaître ! Il faut comprendre le sujet !

C'est de l'aberration, dis-je à l'autre. Le sujet n'est même pas aperçu I J'admettrais encore que vous n'ayez lu qu'un livre (et quel livre! le Traité du Vide de Pascal!), si dans plusieurs circonstances vous aviez eu l'occasion de dire : « Tout de même ! si je n'avais pas lu Pascal (Traité du Vide .'), je n'aurais pas pensé ou agi comme je l'ai fait! Pascal est pour quelque chose dans tel de mes jugements, dans tel de mes procédés ! Il fut mon maître à penser ! » — Mais non ! rien ! rien qu'une analyse quelconque du petit traité. Vous êtes le seul à commettre ce contresens d'une manière aussi complète.

Tous les autres, du moins, ont vu que cette influence était justement ce qu'il fallait montrer. C'est vous que je voulais connaîti'e, et non les livres; les livres ne m'intéressent que par les jugements ou les actes qu'ils vous ont inspirés. Malheureusement, cette influence, ressentie par tout le monde, ne paraît pas avoir donne des résultats bien pratiques; seuls les trois ou quatre premiers ont tiré profit de leurs lectures.

I. — Première thèse : Les élèves déclarent que la lecture n'a pas eu sur eux la moindre influence morale.

Cette thèse courageuse était soutenable. Vous n'ignorez pas que toute une école de moralistes conteste l'utilité pratique de la lecture, déclare que l'éducation du jugement çt du caractère ne se fait pas par les livres, et que la lec-

tiire, si vantée, ne compte guère si l'on compare son action à celle de la famille, des camarades, des circonstances et du milieu social. — Que reste-t-il, me direzvous, à ces élèves pour traiter le sujet ? Il leur reste deux idées, encore suffisantes, et dont je me serais fort bien contenté s'ils les avaient véritablement exposées.

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