La lecture est une agréable distraction
Cette seconde idée était non seulement soutenable, mais absolument juste. Madame de Se vigne n'a pas trouvé de plus grand éloge à faire de la lecture, dans cette jolie letti'e où elle encourageait les goûts de la jeune Pauline : « Pauline aime la lecture! La jolie, l'heureuse disposition ! Elle est au-dessus de l'ennui et de l'oisiveté, deux vilaines bêtes. »
J. H., par exemple, ayant pris l'héroïque résolution de lire les Pensées, l'Esprit des lois et le Contrat social, s'en est assez vite détourné, sentant qu'il allait ainsi « se dégoûter de la lecture »...
Je me mis à lire simplement, continue-t-il, les Lettres de mon Moulin, les Contes du Lundi, les romans de Bazin, et môme les Martyrs de Chateaubriand. D'abord, je lus comme un enfant, pour savoir ce qui arriverait et comment ça finirait. Puis, peu à peu, je me sentis pénétrer par le charme de ces descriptions. Je montais, avec les Oberlé. sur la montagne de Sainte-Odile ; j'entendais avec eux le tintement lointain des cloches d'Alsace s'élever avec des bouffées de poésie à travers la buée matinale. Dans la Sarcelle bleue, je voyais la hutte d'affût au milieu des marais où fleuri.ssent iris et nénuphars ; j'entendais la chute de la sarcelle à travers les roseaux, dans les eaux de l'étang. Je voyais enfin le Vendéen de la Terre qui meurt, amoureux du sol qu'abandonnaient ses fils, tracer sous le soleil brûlant de profonds labours, et les bœufs, haletant du travail accompli, fumer sous le joug...
Je regrette vivement qu'il n'ait pas vu plus de choses encore, et je soutiens que voir de cette manière n'est pas chose si accessoire, que de pareilles lectures on peut dire, ou jamais :
C'est avoir profité que de savoir s'y plaire.
Il n'a pas tiré non plus un mince profit de ses lectures, celui qui peut dire comme G. H. :
Je suis flâneur I Je suis rêveur I Je suis éminemment romanesque ! Et s'il estutile, s'il est bon d'être romanesque... eh bien I oui, jeTavoue, la lecture m'a été très profitable...
Malheureusement, il n'a pas eu, lui non plus, le courage de son opinion ; il manque par la suite de netteté, de vivacité dans le style, et force m'est de résumer son devoir pour le rendre intelligible :
Beaucoup de jeunes gens, déclare-t-il en substance, cherchent dans les livres un profil immédiat ; ils veulent recueillir des renseignements sur le monde actuel, pour en tirer parti ; la manie anglo-saxonne les séduit; l'utilitarisme les possède ; ils exigent que toute lecture «paie». — Moi, je lis au contraire pour oublier la platitude écœurante de mon
existence. Je lis pour me crénr un double I Dès que je ne suis plus G. H., élève de Première C, machine à problèmes ou à dissertations, dès que je puis m'échapper, je redeviens Quentin Durward, je redeviens Ivanhoc, je revois Rébecca ! Ah, Rébecca!...
Et ainsi de suite ; et en avant les châteaux forts, les ponts-levis, les haumes fendus par les haches d'armes, tout le bric-à-brac romantique...
Cela ne sert à rien, me direz-vous? Où est le profit? — Le profit est considérable, pour moi et pour les mions. Domand^z plutôt h mes parents. Après ces lectures, jo suis gai, je suis aimable, je vois tout en rose, je trouve tout le monde charmant ; bref, je dois à la lecture une bonne humeur surprenante. Et vous ne considérez pas ce résultat comme appréciable .'' Jo sais bien que cela ne me conduira pas au Conseil d'Etat, ni à la Cour des Comptes, pas môme à la licence en droit ! Je vous ai prévenus que la lecture ne me paraissait pas utile, au sens où on l'entend d'ordinaire. Mais qu'tdle soit bien agréable, pour ma famille comme pour moi, on ne saurait le contester.
Et de cet excellent G. H. encore je dirai qu'il a profité, puisque les livres procurent, à lui un si vif « amusement » et à sa famille entière la « tranquillité » bien connue.
Vous êtes également trop sévère pour vous-même, mon cher de H. Vous enviez un de vos aines, homme grave, à qui son père, homme non moins grave, « lit cadeau pour ses étrennes d'une superbe collection de traductions latines. Cet élève n'avait alors aucune idée de sa carrière future. Depuis, il est ûxé : il sera professeur de lettres. Sa décision est irrévocable. » — L'exemple est authentique?
de B. — Rigoureusement authentique.
— Vocation livresque, en effet, s'il en fut ! Vocation rare, et comme on n'en voit pas assurément tous les jours... Vous vous excusez (à tort, selon moi) d'avoir pris la voie contraire.
Nul ouvrage, soupirez-vous, n'a influé sur mes projets. Comment pouvait-il en être autrement.'' J'ai toujours été décidé: l'état militaire est de tradition dans notre famille. Je serai officier, comme mon père le fut...
En quoi vous avez joliment raison ! — Et pourtant, même dans votre cas, pourquoi certaines lectures ne vous pousseraient-elles pas dans la voie excellente où d'autres motifs vous engagent ? Pourquoi n'auraient-elles pas sur vous leur part restreinte d'influence ? — Je n'en veux pour preuve que deux sortes d'ouvrages que vous considérez comme de pures distractions. Vous avez fait vos délices, dites-vous, des livres du commandant Driant. Alors, vous devez aimer les mémoires militaires ?
de B. — Je n'en connais guère...
— Vous n'avez pas lu Marbot, ni Ségur?
— Pas encore.
— Lisez-les aux prochaines vacances. Si vous les aviez connus, vous auriez fait, sans doute, un meilleur devoir. — Vous nous dites aussi (et nous reconnaissons là vos goûts belliqueux) :
J'aime la polémique. Un livre passionné, même injuste, me plaît. Le pamphlet de J. Lemaître contre Rousseau m'a ravi. A.ussi, je guette le moment de m'inscrira pour celui de Champion, son adversaire... Pourtant, je crains qu'il ne m'intéresse moins, car on le dit plus équitable...
J'ai assez goûté ce passage. Pourquoi n'est-ce qu'un passage ?
II. — Seconde thèse : D^autres élèves reconnaissent que la lecture a plus ou moins influé sur leur jugement ou leur caractère.
J'avoue que la seconde thèse me paraît plus solide ; aussi bien a-t-elle rallié la majorité (ao sur 3o). Il est difficile de nier les effets de la lecture, quand ce ne seraient que les mauvais effets ! M. Maigron, professeur à l'Université de Glermont, vient d'écrire un gros livre (i) très amusant où il montre, à l'aide de correspondances privées, les ravages de la littérature romantique dans la bourgeoi-
(i) Le Romaniisme et les Mœurs. Essai d'étude historique et sociale d'après des documents inédits.
A QLOl SEKVENT NOS LECTURES OSy
sie provinciale, de i834 à 1848 ; l'histoire d'Emma Bovary, corrompue par les romans, et terminant par le suicide sa carrière de romanesque incomprise, a été vécue alors par des milliers de gens ; ceux même ou celles que leurs lectures n'ont pas conduits jusque là, ceux qui sont morts plus tard, à soixante-quinze ans, vieux notaires à lunettes d or ou grandini-res à tire-bouchons, montrent par leurs aventures de jeunesse que la lecture de (îeorge Sand n'était pas inofTensive... Encore ce genre de passion n'était-il pas toujours vulgaire... Que dire des crimes commis, ces années dernières, à l'instar des héros de romans trop célèbres ? On nous objectera que les auteurs ne sont pas responsables des actes inqualiflables de brutes qui les comprenaient mal. Le fait est là, pourtant, assez grave pour inquiéter des hommes sérieux, h' Éducateur de Lausanne, le Signal de Genève se sont émus du crime horrible commis par de jeunes gredins, lecteurs assidus de romans d'aventures, et qui n'avaient rien trouvé de mieux que de se procurer par l'assassinat l'argent nécessaire à leurs entreprises ; la municipalité de Nyon et d'autres à sa suite ont interdit l'exhibition sur la voie publique de gravures et de couvertures de livres représentant des scènes sanglantes ; et le Département de l'Instruction publique de Genève a fait supprimer dans les bibliothèques scolaires un certain nombre d'ouvrages. Vous voyez enfin avec quelle sévérité votre surveillant général contrôle vos lectures. On ne s'exagère jamais trop, en effet, quand on a charge d'âmes, la puissance de l'imagination. Toute action racontée suscite des imitateurs. Il y a dans tout spectacle le germe d'actions futures. Toute lecture est plus ou moins créatrice d'énergie.
Pourquoi ne le serait-elle pas au même degré pour le bien que pour le mal ? La majorité d'enti'e vous la pensé. Malheureusement, le sentiment, dans vos devoirs, vaut mieux que l'exécution. L'art n'y complète pas la nature... S'il est peu de copies dans lesquelles nous n'ayons à louer l'intention, nous n'y trouvons guère autre chose que de bonnes intentions. Jugez-en !