‹ De la méthode littéraireChapitre 327 sur 424 · I . Les hommes pratiques · texte numérisé non relu

I . Les hommes pratiques

Je vous présenterai d'abord un trio de strugglers for life, Anglo-Saxons dans l'âme, jeunes gens positifs et pratiques. Ils ne lisent que des ouvrages concernant leur future profession ; ils sont presque les hommes d'un seul livre... Ne les croyez pourtant pas trop sur parole. Si vous parcouriez seulement deux pages de l'un ou de l'autre, vous verriez qu'ils ne connaissent pas mieux que vous les biographies d'Edison ou de Stephenson, et que les explorations de Livingstone ou de Stanley leur sont tout à fait étrangères. — Les six pages de notre agriculteur se réduisent à un vague éloge de la vie champêtre, oii quelques souvenirs des Géorgiques se mêlent à des réflexions dont aurait rougi M. de la Palice(i) :

Qui, en effet, s'écrie-t-il dans un beau mouvement d'éloquence, produirait le blé pour faire le pain, si ce n'était l'agriculteur? Qui fournirait les pommes de terre et la plupart des légumes ? Comment se nourrirait-on sans l'éleveur? Car, pas d'éleveur, pas de bœuf, pas de mouton et pas de volaille...

Et ainsi de suite... 0 George Sand !

XJingénieur m'a donné un instant de l'espoir. Après avoir déclaré que Robinson Crusoé fut, jusqu'à l'âge de douze ou treize ans, sa lecture favorite, il ajoute que les « livres industriels » (sic) sont ceux qui ont, actuellement, le plus d'influence sur lui... Mais quant à nous dire le genre d'intérêt qu'éveilla jadis chez lui Robinson Crusoé, quant à nous indiquer ensuite le titre et le sujet de ses « livres industriels », il s'en garde bien. On ne trouve dans cette copie aucune réflexion, aucune analyse ; pour tout dire, aucune habitude du travail.

De l'explorateur, je me garde de critiquer le penchant : tous les goûts sont dans la nature, et nous savons X. extrêmement sportif. Je voudrais seulement, puisque, de toute évidence, il ne s'est jamais rendu de sa personne au

(i) Il est inutile de faire observer que cet hoinine de la nature fleurisiait dans les derniers.

A QUOI SERVENT NOS LECTURES BSq

Congo, qu'il nous dît dans quels ouvrages il en a puisé 1 aflrniration. Quels sont ces livres, ô jeune émule de l'.dosevelt? Ayez au moins la charité de nous en indiquer le titre, avec l'adresse de l'éditeur. Vous nous dites, dans \nfre enthousiasme pour les négrillons, que vous voudriez « visiter leurs habitations, goûter de leur cuisine (hum !), vivre de leur vie» ! Parfait (sauf pour la cuisine)! Mais citez-nous donc vos sources ! C'était le sujet. — Pour les pays civilisés, vous consentez à nous en citer une : les Notes sur l'Angleterre de Taine. — L'auteur est un peu ancien... Mais l'ouvrage est si bien fait qu'on peut le contrôler, même le contredire, en appliquant sa propre méthode ; et comme vous parlez l'anglais, dit-on, mieux que le français, vous étiez tout à* fait dans les conditions requises... Eh bien! vous n'avez absolument rien vu, rien contrôlé. I.,e résultat de vos lectures égale celui de vos voyages !

Je le regrette d'autant plus que le sujet, tel que l'avaient conçu ces trois élèves, était facile à traiter. Je sais, de plus, par leurs familles, que ces goûts ne sont pas imaginés par eux pour les besoins de la cause, qu'ils sont profonds et sincères ; et vous constatez vous-mêmes que l'ingénieur est fort en mathématiques, que le voyageur bat tous les records aux compositions de langue vivante; notre agriculteur lui-même atteint la moyenne dans les compositions de sciences... Seulement, ils ne savent pas exprimer ce qu'ils sentent ; ils n'ont pas fait les lectures qui les auraient éclairés sur leurs propres goûts ; ils manquent radicalement d'éducation littéraire.

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