‹ De la méthode littéraireChapitre 358 sur 424 · I. — Pourquoi vous apprécierez la valeur de ses sujets · texte numérisé non relu

I. — Pourquoi vous apprécierez la valeur de ses sujets

Les romantiques, je le reconnais, n'ont pas plus échappé que les classiques à la nécessité de traiter des lieux communs.

Il faut être ignorant comme un maître d'école Pour se flatter de dire une seule parole Que personne ici-bas n'ait redite avant nous.

(Musset.)

— Quel est le sujet du Lac?

A. — Les plus grands bonheurs sont éphémères.

— Du Valion ?

de B. — Le cœur fatigué de la vie trouve du repos dans le calme de la nature.

— Du Soir?

de M. — Les rayons de la lune nous apportent comme un reflet de la réalité mystérieuse.

— De V Isolement ?

S. — AL Faguet le ramène à un seul vers :

Un seul être nous manque, et tout est dépeuplé I

— ... dans une excellente analyse <|ue vous ferez bien

JUGEMENT DES ÉLÈVES SUR LAMARTINE BqÔ

de prendre comme un modèle du genre. Rt le sujet du Désespoir?

i. — Indifférence ou cruauté de la nature pour l'homme.

— Et des Étoiles ?

H. — Le but inconnu de l'Univers.

— Et du Crucifix?

\ H. — La mort consolante du chrétien.

Nous pourrions prolonger cet exercice ; mais ces sept pièces nous suffisent : deux pièces sur l'amour, deux sur la lassitude de la vie et la mort, trois sur Dieu et la nature... Tout Lamartine est contenu dans ces vers. Je vous accorde qu'il n'y a là rien de neuf; mais il faut toujours en revenir à la théorie de Brunetière, et se rappeler le dilemme qui s'offre à tous les poètes : ou peindre la nature, et se contenter d'un petit nombre de sentiments très simples, que tout le monde, depuis qu'il y a des hommes, a plus ou moins éprouvés ; ou chercher hors de la nature des sensations si rares qu'on ne peut même plus les exprimer dans une langue intelligible... La jeunesse a quelque peine à croire que le monde ne se renouvelle pas avec elle ; elle cherche volontiers à être différente de ses devancières ; elle est, suivant les époques, romanesque, décadente ou symboliste; elle est convaincue que l'avenir doit différer du passé... Mais elle s'aperçoit assez vite que c'est là pure illusion : elle cesse alors de se plaindre que les sujets de Lamartine ne soient que des banalités !

n. — Pourquoi vous apprécierez la noblesse de ses sentiments.

Actuellement (et j'ajoute que c'est tout naturel), vous ne voyez ni l'humanité ni la nature sous l'aspect que le poète a considéré de préférence, ^'ous aimez avant tout la vie, le mouvement, l'action ; vous êtes tournés vers l'avenir... Chez Lamartine, le poète, dès trente ans, est tourné vers le passé ; il voit moins qu'il ne se souvient ; il agit moins qu'il ne rêve ; dès qu'il sentira le besoin d'agir, il cessera

ôljt) UL) KOMAMTISME AL KÉAUSMK

de faire des vers pour devenir un homme politique... ^ eus le comprendrez mieux le jour où vous aussi vous aurez des souvenirs et où l'action ne vous prendra plus tout entiers ; vous verrez alors quelle noidesse il a donnée à l'élégie.

Son originalité consiste, dans l'élégie, à dégager d'une passion vulgaire un sentiment très élevé et ne laisser subsister que lui. On n'a pas manqué de faire des plaisanteries faciles sur les circonstances qui rendaient ce détachement peu méritoire...

B. — 11 n'a chanté que des femmes mortes!

C. — Il adresse à Elvire des vers destinés d'abord à Graziella.

— Qu'importe, si, pour cette raison ou pour d'aulres,il est assez loin du passé pour nous en faire sentir toute la poésie?... Vous lui reprochez d'être vague; l'un d'entre vous oppose au Lac le passage de J.-.l. Rousseau dont Lamartine s'est inspiré ; et il serait facile, en elfet, de montrer combien la description du prosateur est plus colorée, combien les souvenirs relatifs à Julie sont plus précis, plus émouvants...

B. — Julie, d'ailleurs, est présente : « la présence de cet objet chéri ! »

— Puisque vous avez là votre document, rappeleznous, B., les traits exacts du paysage dans Rousseau.

— ...Le bruit égal et mesuré des rames, le chant assez gai des bécassines, un ciel serein, la fraîcheur de l'air, les doux rayons de la lune, le frémissement argenté dont l'eau brillait autour de nous... rien ne peut détourner de mon cœur mille réflexions douloureuses.

— Et les détails non moins précis relatifs aux souvenirs.

— ... tous les événements de notre jeune8s<;, nos études, nos entretiens, nos lettres, nos rendez-vous, nos plaisirs, ces foules de petits objets qui m'offraient l'image de mon bonheur passé, tout revenait, pour augmenter ma misère, prendre place en mon souvenir.

— Aussi la conclusion était-elle triste, douloiu'euse :

JUGEMENT DES KLKVES SUR F.AMARTINE 5ç)7

C'en est fait, disais-jc en moi-m^me : ces temps, eus temps heu-

treux ne sont plus ; ils ont disparu pour jamais. [Nous étudions ensuite le texte du [aic et celui do Vholenienl : 1° le paysage dans les deux pirces — si'rie de traits notés par différents élèves ; 2° le sentiment — comment le chagrin s'adoucit à mesure que nous avançons — comment il se confond avec des idées plus consolantes, ; la résignation à la fuite éternelle des clioses dans le Lac, l'espoir de l'immortalité dans l'Isolement.]

B. — Ce genre de consolation est plus philosophique que sentimental...

— Aussi est-ce là un troisième point que je veux vous signaler, et le plus important des trois : Lamartine est , peut-être le plus naturellement philosophe de nos poètes.

m. — Pourquoi vous apprécierez la beauté de sa philosophie.

L'importance de cette remarque n'a pas échappé à ceux d'entre vous qui ont lu avec un peu de soin les Médilations. Vous avez tous écrit : « La poésie de Lamartine est surtout une poésie religieuse; qu'il nous parle de l'humanité, qu'il nous parle de la nature, toujours (sauf une fois, dans le Désespoir) il exprime sa confiance dans la Providence et dans l'immortalité de l'âme. » — Les uns ajoutent : M C'est la seule chose que j'aime en lui » ; d'autres ne lui font même pas grâce sur ce point et trouvent ce spiritualisme tout à fait insuflisanl... « i83o », dit de ^L, qui le voudrait plus précis dans ses affirmations ; « romantique », déclare L., qui, en vrai disciple deTaine et de Leconte de Lisle, « trouve la nature plus grande encore quand on la considère comme impassible et indifférente à l'homme ». Et je crois bien que nous avons là 1 écho des deux opinions extrêmes actuellement répandues : Lamartine est trop religieux pour les uns, et pas assez pour les autres... Reste à le considérer comme un simple philosophe, et c'est ce que vous n'avez pas assez fait, ce que vous ferez certainement mieux plus tard.

Philosophe devant la mort, il ne se résigne pas à tout

ignorer, il ne croit pas irréparable la perte de ceux qu'il aime, et il invoque dans son cœur ces raisons persuasives que la raison ne connaît pas...

[Analyse du Crucifix.]

Philosophe devant la nature, il rend comme aucun poète peut-être n'avait su le faire avant lui, l'émotion religieuse de l'homme devant le mystère des choses ; il fait encore appel au cœur pour deviner la loi suprême et croire que l'Intelligence souveraine est aussi la souveraine Bonté...

Quelle que soit votre tendance personnelle, il vous force à réfléchir; il vous fait sentir la grandeur du mystère.

Lamartine est naturellement, sereinement idéaliste. Il se dégage sans effort du monde des sensations ; il contemple les idées pures ; il parle la langue du divin Platon. Lisez-nous, B., le Vallon, et vous verrez combien facilement s'opère ce passage de l'image au sentiment, et du sentiment à l'idée, comme il secoue lentement « la poussière de ses pieds », comme il respire bien

au bout de la carrière Ce calme avant-coureur de l'éternelle paix.

[Lecture du Vallon.]

Et il s'envole, sans plus de peine, delà terre au ciel, de cette terre noyée dans la brume du soir vers ce firmament où les étoiles s'allument, une à une, dans l'obscurité. On a remarqué que les paysages qu'il peint le mieux sont ceux où l'on ne voit rien : le soir, l'ombre, la nuit! la nuit surtout!... Excellente manière de rappeler que le paysage n'est pour lui qu'un prétexte, un point de départ vite abandonné, que les aspects extérieurs de la nature importent peu s'ils n'en traduisent la réalité profonde, et qu'il cherche moins à peindre qu'à comprendre.

Or le monde des apparences n'est qu'une illusion décevante.

Maya, Maya, torrent des mobiles chimères!

dira l'impassible poète cher à cet excellent L. Lamartine a

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bien aperçu le côté triste des choses ; il a avoué une fois, une seule, ce que Leconte de Lisle répétera toute sa vie, et ce jour-là son éloquence ne l'a pas mal inspiré... B. — Le Désespoir !

— Vous l'avez dit.

de B. — Il a regretté cette pièce...

de M. — Il l'a modifiée; elle lui a inspiré des scrupules religieux.

— Je vois que vous avez lu le « Commentaire»... Pourtant, ne le croyez pas trop sur parole. Il prétend avoir supprimé des strophes où l'invective montait jusqu'au sacrilège. Je suppose qu'elles étaient moins gâtées par l'impiété que par la déclamation. Un poète ne supprime jamais de beaux vers, fût-ce sur l'ordre de son confesseur! Il en garde toujours au moins une copie! Soyez sûrs qu'il n'aurait jamais effacé ceux-ci :

[Lecture des strophes du Désespoir, — du début à: « Hélas 1 ainsi que vous... » — de: « Quel climat... » à: «Du jour... » — la dernière strophe.]

Pourtant, Lamartine est une âme trop tendre pour se résigner à l'éternelle douleur. Comme le spectacle des choses ne lui donne pas, à son gré, la solution du grand mystère, il redescend en lui-même, il interroge son cœur, il écoute le sentiment... Et c'est le sujet de l'Isolement. Il a éprouvé une grande douleur, et la nature lui apparaît froide et vide :

Un seul être lui manque, et tout est dépeuplé !

Mais son cœur l'assure que sa douleur sera consolée dans un autre séjour, et il comprend enfin le sens de l'Univers.

[Lecture de l'Isoleuest.]

Quel aspect différent vont prendre aux yeux du poète inspiré la nature et l'humanité, vous le voyez surtout dans trois pièces que nous n'avons pas le temps de commenter, mais que nous pouvons lire en partie.

Goo

m U'>\| wiis-MK AL ULALI^MF.

Dans l'une, le Crucifix, il rappelle les consolations reli-l gieuses qui aident à supporter les horreurs de la mort

A cette heure douteuse où l'àmc recueillie, Se cachant sous le voile épaissi sur nos veux. Hors de nos sens glacés pas à pas se replie, Sourde aux derniers adieux...

Et il s'adresse à Celui qui, pour tant d'àraes religieuses, a pu seul adoucir « l'horreur de cet étroit passage »,

Quand des chants, des sanglots la confuse harmonie N'éveille déjà plus notre esprit endormi. Aux lèvres du mourant collé dans l'agonie Gomme un dernier ami.

Dans les deux autres, \ Immortalité et les Étoiles, il se retourne vers cette nature en apparence insensible, et il exprime sa confiance dans la sagesse du Créateur :

Les ombres, à longs plis descendant des montagnes, Un moment à nos yeux dérobaient les campagnes ; Mais bientôt, s'avançant sans éclat et sans bruit, Le chœur mystérieux des astres de la nuit, Nous rendant les objets voilés à notre vue, De ses molles lueurs revêtait l'étendue. — ... Dieu caché, disais-tu, la nature est ton temple! L'esprit te voit partout quand notre œil la contemple...

Il la découvre surtout a l'heure, à 1' « heure sainte » où, le crépuscule prolongeant ses adieux,

On voit à l'horizon sa lueur incertaine.

Comme les bords flottants d'une robe qui traîne.

Balayer lentement le firmament obscur.

Va jamais peut-être, depuis Platon, un poète n'a su avec cette harmonie traduire dans le langage des sens la philosophie de l'invisible... Il est permis de ne pas adopter toutes ses idées ; il est difficile de ne pas partager au moins son trouble en présence du mystère, de ne pas admirer la noblesse avec laquelle il écarte ce qu'il ne veut pas voir... Les passions humaines, pour lui.

JUGEMENT nrs Él.FVrS sru T.\M\HTlNr. fioi

s'idéalisaient à mosure que s'éloignaient dans le passé les sensations trop précises ; il savait la puissance du temps, et quelle poésie les années prêtent aux choses à jamais disparues ; il savait nous placer à ces moments de rêve

Où nous voyons la vie à travers un nuage S'évanouir pour nous dans l'ombro du passé.

Il sait également les effets de l'éloignement dans l'espace. H recule jusqu'à l'infini le mystère effrayant dos choses, et le tableau de la nature, vaguement estompé dans le clair-obscur par une nuit étoilée, devient le livre par excellence « des contemplateurs et des poètes ».

GOMMKNT IL FAUDRAIT UTILISER CES IDÉES GÉNÉRALES ET CES TEXTES POUR TRAITER UN SUJET DE BACCALAURÉAT.

Si vous saviez par cœur les passages que nous venons de lire ou d analyser, si vous les aviez appris dans cet ordre, en les ratlachanl à ces idées générales, non seulement vous coinmcnceriez dès maintenant à comprendre Lamartine, mais (ce qui vous touchera peut-être davantage) vous seriez en état de traiter n'importe quel sujet relatif à cet auteur. — Nous allons faire passer dans la classe une dissertation composée jadis par vos prédécesseurs sur le sujet suivant, et recopiée par l'un d'eux avec beaucoup de soin :

Quelles sont les causes du succès des « Méditations » de Lamartine en 1820?

Vous verrez que le plan et les textes sont les mêmes que dans notre explication.

Préambule — rappelant les faits.

5 éditions dans l'année 1820 — avant la publication, succis des lectures dans les salons — mot de Tallcyrand : « Un poète nous est né cette nuit » — enthousiasme de Yillemain — le salon de M"'»' de Saint-Aulaire — Lamartine nommé par Pasquier attaché d'ambassade à Naples — Succès comparable à celui du Cid et d'Andrnmnqiie. parce

que l'auteur répondait exactement aux vœux confus du public — il les lui révélait à lui-même.

I. — Le principe de la poésie nouvelle : l'expression det sentiments personnels, très simples mais très sinchres.

A. — Insuffisance de cette poésie au xviiie siècle,

— ce que nous avons dit des Ivriques, de l'abbé Delille et de l'épuisement du genre classique (p. 5 a 5).

— le joli tableau tracé par Lamartine : le dernier poète classique (p. 56i).

B. — Les sujets nouveaux, et Vinspiration de Lamartine. Notre dialogue sur les sujets (p. Sg^).

n. — L'expression dans Lamartine.

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