I. — Les critiques
11 l'ésulte des réponses de la classe que presque tous les élèves partagent d'une manière générale l'opinion des .Américaines sur l'œuvre et la personne d'Alfred de .Musset.
— Je n'ai jamais éprouvé de pareils désespoirs ! déclare X.
— Moi non plus, ajoute son voisin.
(i) Ceci ne nous a [i.is ompcclics de incllre dans noire bitîliothèque, dos .*on n[)|iarition, le pieinicr >olume d'une collection sportive : Le Foot-ball, |)iir GoNDouiN et JoRUAN. NoiKs s.Tvons faire une |)lace à tout ce qui est utile et niènic beau dans son genre. (Novembre if|io.) — Un second exemplaire a clé acheté sur la demande d'anciens élèves qui onl oITerl une cotibiition >'péclnlc... Il faut bien \ivre avec son temps!
6o6 DU ROMA>TISME AU RÉALISME
— En tout cas, fait observer G., si je les éprouvais, je n'irais pas les raconter et les pleurer comme lui. Il manque absolument de respectability !
Et, comme les rires de la classe accueillaient cette déclaration :
G. — Je m'explique. Par exemple, dans la pièce intitulée Une bonne fortune, Musset avoue qu'il joue, qu'il emprunte pour jouer, toutes choses qu'on fait peut-être, mais qu'on se vante rarement d'avoir faites.
D'autres lui reprochent de toujours parler de lui, de s'apitoyer sur ses chagrins personnels... Plusieurs vont jusqu'à parler de sa faiblesse, de son manque d'énergie... En somme, ce qui frappe les jeunes gens chez Musset, c'est la facilité avec laquelle il laisse prédominer la sensibilité sur la raison et la volonté ; et il est bien certain que toute éducation qui tend, comme la leur, à développer l'énergie, à discipliner le caractère, nous écarte du lyrisme et du plus lyrique des poètes. Ils trouvent (cet âge est sans pitié !) que le charmant poète s'est jugé à sa valeur quand il a écrit :
Mes premiers vers sont d'un enfant,
Les seconds d'un adolescent,
Les derniers à peine d'un homme.
Et l'on ne peut nier qu'il n'y ait quelque chose de sain, de fier, de viril dans cette scandaleuse et naïve sévérité...
Ges réflexions des élèves, confirmant celles des jeunes misses, me rappellent un incident vieux déjà de vingtcinq ans... J'étais à la Sorbonne, au cours de Larroumet ; l'aimable professeur lisait, de sa voix séduisante, ces vers de la Nuit d'Octobre :
... Et ces plaisirs légers qui font aimer la vie. Si tu n'avais pleuré, quel cas en fnrais-tu ? Lorsqu'au fléclin du jour, assis sur la bruyère, Avec un vieil ami lu bois en liberté, Dis-moi, d'aussi bon cœur lôverais-tu ton verre Si lu n'avais senli le prix de la gaîté ?
d'un JUGIiMKNT AMÉRICAIN SUR MUSSET 607
Ce thème était à peu près celui que rappelle malicieusement M. Jules Iluret :
Le seul bien qui me reste au monde Est d'avoir quelquefois pleuré.
J'avais à mes côtés, non pas unejeune puritaine de Virginie, encore rose d'une partie de base-bail, non pas même un quaker rasé, en longue redingote et lunettes d'or, pasteur de son collège, mais un de ceux qui, dans les pays latins, professent les mêmes principes, un simple prêtre catholique. Cet ecclésiastique, après avoir écouté jusque là le professeur sans rien manifester de son sentiment, leva les épaules comme un homme agacé. Il pensait évidemment : « Musset est un enfant gâté ; les douleurs auxquelles il fait allusion sont trop puériles, trop égoïstes pour mériter qu'on en parle avec tant d'insistance. Moi qui ai assisté hier un mourant, qui dois visiter ce soir une famille privée de feu et de pain, qui entendais ce matin, sous le sceau du secret, des confidences si graves, je m'étonne qu'on s'attache à des chagrins pareils... Je ne comprends pas ces sentiments ! » Et, sans doute, son dédain trop visible me déplaisait; il ne laissait pas assez voir le sourire de l'Evangile, la bonté modeste du publicain... Et pourtant, il y avait quelque chose de juste, chez lui comme chez les élèves, comme chez les jeunes misses, dans cette protestation de la santé morale contre la maladie, de la raison contre le sentiment, de la charité contre les préoccupations égoïstes ou les regrets stériles, contre ce que Ion sent, pour tout dire, de faible, de trop sensitif, de trop peu viril dans la poésie de Musset... Mais revenons à la classe et aux réflexions suggérées par cette anecdote.
de B. — Alfred de Musset n'a-t-il pas été en effet, de bonne heure, un malade ? Est-ce qu'il n'a pas eu des hallucinations, et n'a-t-on pas trouvé dans la Nuit de Décembre... ?
— Cherchez-nous le passage.
6o8 nu lUiM.ViMlSMt AU bKALlSMË
de 1). — Le voici :
Comme; j'alKiis avoir quinze ans, Je mnrcliais un jour à pas lents Dans un bois, sur une bruyère.
Au pied d'nu arbre vint s'asseoir Un jeune homme vêtu de noir Qui me ressemblait comme un frère.
Des nicdcoins ont dit ({u'il voyait son « double >>.
— C'est très probable. Xalure délicate, affinée par l'iiérédité et l'éducation, de bonne heure ébranlée par l'usage navrant de l'absinthe, il fut la victime de son système nerveux, et la vigueur physique elle-même lui manqua pour discipliner la « folle du logis ». Il consuma en pleurs stériles sur lui-même plus de force qu'il ne lui en aurait fallu pour chasser d'importuns souvenirs, et se consoler par l'action courageuse et féconde :
Jours de travail, seuls jours oi!i j'ai vécu !
li. — il en a vécu suffisamment pour faire oublier les autres.
— A la bonne heure ! \'oilà plutôt ce qu'il faut dire.
B. — Un poète n'est pas un professeur de morale... il suffit qu'il ne soit pas immoral, et Musset ne l'est pas...
— Ici, vous allez peut-être un peu loin!... Enfin, expliquez-vous, connue dit G. !