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CHAPITRE UNIQUE

QUELS TEXTES IL SERAIT BON DE GONWITRi-] POUR TRAITER CE SUJET AU BACCALAURÉAT

SOMMAIRE

Le 28 juin 1909, la Sorbonne a proposé le sujet suivant aux candidats de la section D :

Dans un discours récemment prononcé à l'Académie, en l'honneur de Sully -Prudliomme, on lit :

La science triompJiante doit-elle tuer la poésie ? Sa lumière brutale uat-elle dessécher cette Jlcar délicate qui ne prospérait que sous l'ombre des forêts obscures ?

Vous commenterez cette réflexion.

Le sujet, à mon avis, était trop difficile. Vous n'avez ni les connaissances ni la maturité nécessaires pour écrire convenablement une dissertation de ce genre. Mais il nous fournit l'occasion de nous interroger sur les questions qu'il agite.

1. Vous dresserez la liste des textes qui pourraient vous servir à traiter le sujet.

2, Nous essaierons de voir ensemble comment on devrait les utiliser.

Et nous finirons en souhaitant que, le jour de l'examen,

on VOUS interroge plutôt sur Molière ou sur Rousseau ! 11 y a (rarement, par bonheur!) des examinateurs qui paraissent choisir les sujets comme s'ils devaient les traiter euxmêmes... Et encore !

COMPTE RENDU DE LA CLASSE

Les listes qui mont été remises montrent une fois de plus l'intérêt qu'il y aurait à ne pas apprendre les pièces de vers au hasard ; il serait bon de rattacher chacune d'elles à une idée générale.

de B. — Nous avons appris ainsi, en Troisième, plusieurs pièces de SuUy-Prudhomme rattachées au cours de morale.

— En effet, je vois sur plusieurs listes le Vase brisé, le Songe, Faustus et Stella, le Zénith, rangés par tous dans le même ordre. Le procédé était bon. Il aurait fallu l'étendre à d'autres poètes et à d'autres idées... Or vous paraissez connaître peu de textes : de Vigny, par exemple, vous avez vu Moïse, le Cor, la Frégate, le Masque de fer, la Mort du Loup, mais vous n'avez rien appris par cœur ; sept d'entre vous seulement connaissent la Maison du Berger, deux le poème des Destinées... Six ont parcouru les Poèmes antiques et les Poèmes barbares ; trois ont appris par cœur les Eléphants et le Manchy. Les autres ne connaissent que les pièces citées par Marcou ; ils n'en savent aucune par cœur. Je suis d'autant plus à l'aise pour regretter ce désordre et cette pénurie que ces lacunes auraient dû être comblées par moi-même en Première ; c'est dans le second trimestre de cette année, à loisir, en insistant sur chaque pièce, qu'il aurait fallu ajouter à vos connaissances antérieures les poésies philosophiques de ^ igny, Leconte de Lisle et SuUy-Prudhomme, si nous n'avions pas dû, alors, aveugler d'autres fissures !

Quoi qu'il en soit, vous manquez, pour répondre à la question posée, de l'argument principal, qui consisterait a dire : la meilleure preuve que la science ne doit pas tuer la poésie, est que vers i85o elle régnait déjà en maîtresse et

F.A SCIENCK ET I,A POESIE (iCf)

qu'elle n'a pas empêché Vigny d'écrire ses plus beaux poèmes, Sully-Prudhomme de s'inspirer des procédés mêmes de la science, Leconte de Lisle d'en célébrer la beauté...

Je crois bien, du reste, que vos prédécesseurs n'avaient pas sur ce point-lk plus de lumières que vous ; vous apprendrez sans surprise qu'ils choisirent avec ensemble tin des deux autres sujets.

Essayons du moins de rédiger les parties qu'un l)on élève, même s'il ignore les poètes, devrait pouvoir écrire, pour peu qu'il eût une idée de ce qu'est la science.

Préambule.

IS'ons entendons dire totis les jours que la poésie se meurt. On va même jusqu'à nommer son meurtrier, et l'on déclare qu'elle est tuée par la science. Un académicien se demandait, tout récemment, si « la lumière brutale de la science n'allait pas dessécher cette fleur délicate », si les illusions du passé ne lui furent pas plus favorables que les vérités actuellement triomphantes. Etrange question, au lendemain de la mort de Leconte de Lisle, vingt-cinq ans après celle de Victor Hugo, devant nombre d'hommes qui ont pu, sans être des centenaires, connaître personnellement Lamartine, Vigny et Musset ! Comme si leurs œuvres n'étaient pas à la fois un témoignage dans le passé, un gage d'espérance pour l'avenir !

l. — Concessions:

Il est certain que les progrès de la science ne paraissent pas très favorables à la poésie.

I . Il est bien certain que Copernic et Newton n'ont pas impunément change nos idées sur le monde et sur l'homme ; par ses théories seules, la science modifie profondément la matière de la poésie. Que chantait dans l'Univers la poésie homérique ? Que représentait dans l'homme la poésie tragique et lyrique de la Grèce? Comment s'est-on figuré, sous leur influence et à leur exemple, jusqu'au seuil des temps modernes, les rapports entre l'Univers et l'Humanité ? La croyance généralement adoptée était tout le contraire de celle que la science fait, de nos jours, prédominer ; on s'imaginait une série de forces capricieuses, isolées, analogues aux volontés humaines, intervenant à tout propos dans la marche de la nature et la destinée des hommes ; et cette

manière d'expliquer les phénomènes était très favorable à la poésie, parce qu'elle prêtait aux choses inanimées des sentiments humains. Que tout y respirait dans un peuple de dieux.

L'explication du monde était naturellement poétique, parce qu'elle s'inspirait de l'imajrination et du sentiment; elle s'exprimait, pour ainsi dire, en fonction d'humanité. — Qu'est-ce, au contraire, que le monde représenté par la science ? Une série de lois générales, en vertu desquelles les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets, sans que jamais on aperçoive, dans la marche des phénomènes, l'action capricieuse d'une volonté particulière.

Nos destins ténébreux sont sous des lois immenses Que rien ne déconcerte et que rien n'attendrit I

(V, Hugo, à Villeqaier.)

Nous découvrons ces lois par l'observation ; nous les formulons en chiffres ; nous les vérifions par mainte expérience ; mais nous ne les traduisons plus en mythes émouvants, colorés ! L'homme moderne ne tremble pas devant l'égide de Zeus, il n'aperçoit plus dans les flots le corps onduleux des sirènes, le feu sacré de l'iaTta n'est plus pour lui qu'un composé de carbone et d'oxygène... Boileau avait déjà signalé l'infériorité poétique de la croyance à l'unité des lois générales du monde ; qu'on l'appelle, en effet. Providence ou Nature, la force qui mène l'Univers est tellement loin de nous qu'elle n'est plus susceptible « d'ornements égayés », si abondants aux âges naïfs :

Les comètes du nôtre ont dépeuplé les cieux !

(A. DE Musset.)

3. Le spectacle de la terre et les incidents de la vie ont également beaucoup perdu de leur beauté poétique à la suite des applications de cette science dévastatrice. Elle a créé l'industrie ! Elle a mis les forces de la nature au service de l'homme, et plus elle a rendu son existence confortable, plus elle a diminué autour de lui les aspects, en lui-même les sentiments favorables à la poésie. Autour de lui elle a rasé les forêts, multiplié les cultures utilitaires, créé les usines, agrandi les villes. Elle capte, pour faire mouvoir des scieries, les cascades de nos montagnes ; elle débite en pavés les rochers de Bretagne ; elle substitue partout les objets utiles aux choses gracieuses : pour retrouver l'inspiration, il faudrait que le poète put fuir loin des boulevards rectilignes, des casernes monotones, des tramways électriques et des banlieues lépreuses ; il lui faudrait même franchir la zone de nos campagnes dénudées, oi"! le cultivateur de betteraves pourchasse les dernier»

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